Le Boulevard des Arts, réalité et représentations

Le terme de Boulevard des Arts est intéressant en ce qu’il semble un oxymore. Chaque territoire traversé le représente à travers sa propre histoire et sa propre relation à l’art. Cette diversité dans les approches, constitue le point de départ d’un projet et d’un travail commun. Le concept de Boulevard des Arts est une manière de se rendre compte que le terme « arts » ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. La notion d’œuvre convoque des représentations différentes, a fortiori dans un territoire en mutation.
L’appellation Boulevard des Arts comporte une contradiction évidente, avec la notion de prestige et de sacralité qu’elle évoque (le « Champs Élysées » des arts), et la réalité de terrain très contrastée, presque entièrement en chantier, ressentie comme un lieu banal au sens de quotidien. Cette tension-là en fait un magnifique champ d’exploration, de dilemme et de projet.

De cette réalité, il ne faut pas s’extraire. Avec l’arrivée du tramway, l’axe support (majoritairement sur la RD5) s’apprête à vivre une mutation radicale. L’espace public va subir une homogénéisation conséquente. Le futur Tram9 s’inscrira pleinement dans l’identité francilienne du réseau de transport, qui en codifie le design, les matériaux, la signalétique, l’aménagement de l’espace public, etc.
Comment dans ce contexte faire émerger l’identité d’un Boulevard des Arts qui laisserait s’exprimer la singularité des territoires traversés ? Une des clés, sans doute, se situe dans l’exploration de la dimension esthétique de ce qui s’y passe déjà. Le temps du chantier se prête particulièrement à ce travail de révélation.

Pour une culture partagée de la mutation

L’Atelier 11km+ 24 mois a pour objet d’explorer les 24 mois de chantier du linéaire de 11km et plus qui s’étendent de Paris à Orly (et à termes jusqu’à l’aéroport). En partant de projets concrets et situés, la démarche propose une réflexion sur la dimension artistique, culturelle et esthétique d’un territoire en mutation. En ce sens, elle s’inspire de Robert Smithson (A Tour of the Monuments of Passaic, 1967) : une vision esthétique des éléments du territoire est déjà possible, il faut créer le moyen de la voir, se donner les outils pour reconnaître une dimension qui serait latente ou potentiellement activable.

Robert Smithson, A tour of Monuments of Passaic, 1967

L’Atelier 11 km+ 24 mois va ainsi contribuer à enrichir une culture commune de la mutation, culture encore peu répandue à ce jour. On s’y intéresse peu, la question de la mutation et des chantiers étant généralement classée dans les non lieux et les non temps, ne faisant pas partie du réel. L’Atelier propose aussi de mettre à l’épreuve notre capacité à faire œuvre dans et avec la mutation, et de le faire collectivement.

On voit se dessiner en filigrane une question plus vaste : comment formons-nous les designers, architectes, créateurs de demain, qui travailleront essentiellement dans une situation de mutation en constante accélération ? Comment former la génération qui va faire vivre le Boulevard des Arts, en les mettant directement dans ce type d’environnement ?

Créer les conditions de l’expérience

L’Atelier 11 km+ 24 mois développe une approche empirique, incrémentale, basée sur l’expérimentation, et vise à mettre en place les conditions de cette expérimentation, à inviter à débattre, à faire projet.
C’est au cœur du chantier que l’Atelier 11 km+ 24 mois va explorer les « opportunités de projets », en s’adaptant à son calendrier et à ses contraintes techniques. Le dispositif vise à impliquer les acteurs du territoire et de la culture (au sens large du terme), en les invitant à explorer la ressource que représente ce chantier : autour de ses temps forts ; des notions de déconstruction, de déplacement, de traces ; des problématiques de fabrication de l’espace public et des questions de signes, de matériaux et de paysage ; et plus généralement des problématiques de création en contexte de mutation.

Vers un schéma directeur

Ces 24 mois d’expérimentation et de projets en partenariat vont nourrir progressivement la constitution d’un schéma directeur durable et partagé sur la manière de faire signe et d’incarner la notion de Boulevard des Arts. Une approche plus de l’ordre de la méthodologie que programmatique et formelle, que chacun peut ensuite explorer avec ses outils et sa sensibilité.
Car pour tenir compte de la multiplicité de l’identité du Boulevard des Arts et éviter l’écueil d’une position hégémonique, il nous paraît essentiel de placer le principe d’expérimentation au départ de la démarche : situer l’action et les projets sur le territoire, avec ses acteurs et faire émerger des orientations, des principes méthodologiques, des lignes de forces… Aller du particulier vers le général.
Il s’agit ainsi d’étoffer la matière déjà présente (la diversité des territoires, les différentes politiques culturelles et approches de l’art dans l’espace public, etc.), pour aboutir à l’issue des 24 mois à la formalisation de principes directeurs partagés, déjà éprouvés, voir même reproductibles.

Stefan Shankland et Caroline Couraud, Le troisième pôle
AMO artistique et culturelle du Boulevard des Arts