Orly – Étape 2

À la découverte des œuvres du Grand Ensemble

Samedi 21 septembre 2019 / 9h30 – 12h30

À l’est d’Orly se trouve le Grand Ensemble. Depuis 1965, il a fait l’objet de plusieurs rénovations et d’une politique municipale d’installation d’œuvres d’art dans l’espace public. Ce matin nous visitons le quartier des Navigateurs à la découverte de ces œuvres témoins des mutations d’Orly.

Le samedi matin nous nous retrouvons devant le centre culturel Aragon-Triolet pour faire un tour des œuvres d’art du Grand Ensemble d’Orly. Jean Canet, notre guide, petit homme coiffé d’une casquette, est un historien amateur, habitant d’Orly. Sa voix a des accents de Charles Aznavour et il lui arrive parfois d’interpréter ses chansons au centre culturel. Comme tout amateur, il a bien préparé son intervention : chaque étape est détaillée sur une fiche de bristol jaune. Jacqueline Blochs-Marot, responsable du service archives de la ville, l’accompagne. Sur l’histoire du Grand Ensemble et le quartier des Navigateurs, qui en est à sa troisième rénovation, il ne nous sera pas dit grand-chose. Nous sommes là pour admirer les œuvres, sculptures monumentales, peintures issues du street art. Au-delà de leurs qualités esthétiques, elles nous parlent du destin précaire de l’art dans l’espace public : œuvres invisibles, mal-aimées, ou au contraire chéries par les habitants, œuvres qui subissent des incivilités, mais aussi les aléas de la rénovation urbaine. Première halte, juste en face du centre culturel, au pied d’un immeuble couvert d’une immense fresque représentant Léo Ferré.

JEAN CANET : Nous sommes devant la résidence Léo Ferré pour jeunes actifs et étudiants, inaugurée en 2007. La municipalité a demandé à l’artiste Miss.Tic, qui a passé son enfance à Orly, dans le quartier des Navigateurs, de réaliser cette fresque. Le maire de l’époque, Gaston Viens, était un ami personnel de Léo Ferré, mais il ignorait que Miss.Tic avait elle-même fréquenté le chanteur dans les boîtes de nuit de Saint-Germain-des-Prés, où elle lisait ses poèmes. Sur cet immeuble nous avions donc deux murs aveugles sur lesquels l’artiste a représenté Léo Ferré en pied, avec sa guenon Pépé, et en plan américain, de l’autre côté. C’est Christophe Gabriel qui a exécuté ces peintures d’après les dessins de Miss.Tic, avec du noir d’os mêlé de silicate de potassium, pour la bonne résistance de la fresque. Sur le côté, les brise-soleil de l’immeuble, qui sont bleus, jaunes et rouges, sont également inspirés d’une chanson de Léo Ferré : De toutes les couleurs. Au-dessus de Pépé, on peut lire : « Est-ce que l’homme descend du songe ? » Miss.Tic détourne la phrase « l’homme descend du singe » en interrogation. La guenon Pépé, animal de compagnie de Léo Ferré, a ce regard songeur qui interroge l’humain sur lui-même.

Nous passons de l’autre côté de l’immeuble, au niveau du rond-point de l’avenue Marcel-Cachin et de la voie des Saules, futur terminal du Tram 9, en attendant sa prolongation jusqu’à l’aéroport. Du fait de son emplacement, la fresque de Miss.Tic est amenée à devenir une des œuvres emblématiques du Boulevard des Arts. Pionnière du street art, l’artiste a acquis avec le temps une forme de reconnaissance monumentale.

Afin d’éviter les travaux, nous traversons le parking du McDonald pour passer par le parc des Saules, où nous étions la veille. La voie des Saules est une des plus anciennes voies d’Orly, elle apparaît déjà sur une carte de 1684, bordée par un ruisseau. Elle était reliée à l’axe de la voie romaine, qui est celui du Boulevard des Arts aujourd’hui. Jusqu’à la construction du Grand Ensemble au début des années 1960, il n’y avait là que des champs. Nous sortons du parc en face de la gare des Saules, sur le parvis du Centre de formations industrielles, pour admirer La Lumière des saules.

JEAN CANET : Devant nous une sculpture un peu bizarre, que les Orlysiens ne connaissent pas tellement. Elle a été conçue en 1995 par Michèle Salmon, François Migeon et Jean-Louis Migeon. Je vous lis ce qu’en disent les artistes : « Du sol émergent des mâts de chêne insérés dans des hunes. Poutres métalliques en déséquilibre et acier brut forment la structure porteuse. Lignes d’acier poli et blocs en Altuglas taillés dans la masse et reliés à la structure par des tubes en acier inoxydable accentuant l’effet de renversement des mâts porteurs. Seul en proue un bloc d’Altuglas fait contrepoids à l’ensemble de la sculpture. Chaque bloc transparent intervient comme un silence, renvoie selon la trajectoire du soleil des éclats de lumière. De nuit un souffle de lumière fait vivre la structure porteuse alors qu’un mouvement de lumière se déploie passant progressivement d’un bloc d’Altuglas à l’autre, fragments cosmiques luminescents. Les éclairages placés au sol permettent aux piétons d’entrer dans la sculpture, celui-ci pouvant intervenir dans la chaîne lumineuse en créant une rupture par l’occultation physique des sources lumineuses. Lorsque la nuit s’installe, la sculpture continue de vivre selon son rythme. Veille sur le quartier jusqu’aux premières lueurs du matin. La sculpture traversante, à la fois parcours et signal, constitue une invitation au voyage qui se révèle par des déplacements des piétons aux abords et à travers de la sculpture. Des notions de robustesse et de fragilité, de durée et de modernité sont traduites par le dialogue des matériaux. L’organisation spatiale des points d’équilibre et la recherche de tension projettent la sculpture vers de multiples perspectives. L’œil s’échappe, les logiques de construction ne sont pas respectées, les repères conventionnels (horizontal, vertical) basculent dans l’espace, les points de fuite se frôlent sans se rencontrer, les courbes rayonnent sur les axes invisibles. »

JACQUELINE BLOCHS-MAROT : Les gens qui traversent la place pour aller à la gare ne regardent pas la sculpture, mais ils sont surpris de la découvrir lors des Journées du patrimoine. Dans une sculpture qui ne leur paraissait pas très intéressante, les étudiants du centre de formation sont étonnés de voir que rien n’est laissé au hasard. C’est une école de plasturgie et cette œuvre est en rapport avec ce genre de technique. Peut-être est-elle intéressante la nuit, mais les sources lumineuses ont été cassées.

Nous passons sous la gare des Saules pour aller observer le chantier du site de maintenance et de remisage du Tram 9. La rue qui nous y conduit semble un peu perdue entre les voies de chemin de fer et le talus du chantier. Nous montons un escalier en béton pour pousser la porte en tôle des palissades sur laquelle est inscrit blanc sur rouge : interdit au public. Tandis que le gardien nous demande poliment de sortir, chacun a le temps de jeter un œil au vaste chantier. Ici, comme l’annonce une affiche, l’aménageur du tram Richez Associés promet une architecture de qualité. Stefan Shankland en profite pour nous rappeler que le tram n’est pas un simple renouvellement du transport en commun, mais un projet d’aménagement de l’espace public sur 40 m de large et 11 km de long, tout le long de la ligne et à travers cinq communes. Le site s’appelle les Grands Vœux. Il y avait autrefois une sablière. Mais ces vœux n’ont rien à voir avec les promesses de l’aménageur, c’est une déformation du mot vallon. Jean Canet précise que, selon la carte de 1684, nous sommes ici au trou du renard.

Nous repassons sous le chemin de fer par un étroit tunnel pour traverser le parc Jean-Mermoz, conçu par la paysagiste Florence Mercier, en 2012, à l’emplacement d’une coulée verte, créée en 1965 pour empêcher la construction de l’autoroute l’A5 bis, qui devait relier la porte d’Italie à Melun. Ce que Jean Canet veut nous montrer se trouve dans une rue un peu plus loin, au pied d’une barre du Grand Ensemble.

JEAN CANET : Dernière nous nous avons le groupe scolaire Paul-Éluard qui a été construit dans les années 1960 en même temps que la cité des Navigateurs qui date de 1963. Devant vous avez une crèche, dans la cour de laquelle se trouve un arbre remarquable. C’est un Ptérocarya fraxinifolia ou noyer du Caucase. On le distingue par ses fruits qui pendent. Ils forment une grappe qui peut atteindre 50 cm de longueur. Chaque fruit ressemble à une petite noix munie d’ailes. C’est ce fruit qui donne son nom à l’arbre : Ptérocarya, du grec ptéro (aile) est carya (noix). La circonférence de celui-ci est de 3,25 m. Il n’a pas encore été labellisé, je vais en faire la demande. Il y a deux arbres remarquables le long du tramway : Un à Vitry, qui est un cèdre du Liban, dans le parc du Coteau, et à Orly nous avons un mûrier blanc qui a été labellisé en 2007. C’est moi-même qui en ai fait la demande. Il se trouve au niveau de la résidence Anotera. Il est rare de trouver un mûrier de 4 m de circonférence en milieu urbain. Il y a avait là autrefois une usine de lino, et on aperçoit l’arbre sur les anciennes cartes postales. Je vais demander la labellisation de ce Ptérocarya remarquable, parce qu’il est situé au pied d’une barre qui est appelée à être démolie. Je veux bien que la barre soit démolie, mais pas l’arbre. Ses feuilles ressemblent à celles du frêne, d’où son nom fraxinifolia. Il y en a à Paris qui sont tous labellisés, c’est un arbre à croissance rapide, qui a été introduit en France en 1782. À côté du patrimoine artistique, je pense qu’il est important de parler du patrimoine végétal.

Je veux bien que la barre soit démolie, mais pas l’arbre.

Après cette parenthèse, nous revenons sur nos pas et traversons le Grand Ensemble pour aller admirer une fresque de Nezim Derviche, artiste natif d’Orly, dans le quartier des Navigateurs. Réalisée en collaboration avec Brok 3HC TNB VBA et Alex Mac 3HC, cette fresque, intitulée Réincar-Nation, a été réalisée, avec le soutien de la ville, en 2015. Cette fois-ci, c’est Jacqueline Blochs-Marot qui nous en parle.

JACQUELINE BLOCHS-MAROT : Cette fresque a été conçue dans le cadre des Arts’viateurs, un festival des arts de la rue. Je vais vous lire ce que m’a dit l’artiste à l’époque : « Je suis Orlysien depuis toujours, j’ai voulu faire quelque chose pour ma ville et ses habitants, une œuvre qui ressemble au quartier qui l’entoure dans toute sa diversité. Nous voulions créer une femme qui représenterait toutes les femmes de toutes les origines. Les écritures qui entourent le personnage central sont toutes différentes et mélangent toutes les langues pour en faire une langue universelle. » Ce que disait Nezim, c’est que pendant tout le temps où il travaillait sur sa fresque, les jeunes venaient le voir, venaient discuter avec lui, écouter ce qu’il avait à dire, et c’est vrai que contrairement à d’autres fresques elle n’a pas du tout été abîmée… Les jeunes se la sont appropriée, peut-être parce que Nezim est l’un des leurs. Les jeunes du quartier sont très fiers de cette fresque.

Nous suivons la rue Saint-Exupéry, rebaptisée « mail Saint-Exupéry » depuis la rénovation du quartier, pour aller admirer Les Miroirs de vent, sculptures de 18 m de hauteur, cachées par les arbres.

JEAN CANET : Le ministère de la Culture a proposé dans les années 1980 une campagne nationale d’opération d’art public. La municipalité conduite par Gaston Viens a accueilli favorablement cette première opération. À l’issue d’un concours, suivi d’une première sélection de projets, messieurs Olivier Agid et Claude Courtecuisse, auteurs respectivement de L’Oiseau pylône et des Miroirs de vent, ont été retenus. Les sculptures monumentales devaient obligatoirement être situées dans les quartiers où il y a un habitat social pour pouvoir bénéficier du financement de ministère de la Culture. Les Miroirs de vent datent de 1986, comme L’Oiseau pylône, et ils sont installés square Saint-Exupéry. À l’origine il y en avait 29, implantés sur une trame de 5 m radioconcentrique en arc de cercle. Surface totale : 40 m sur 15 m. Hauteur de chaque flexible : 18 mètres. Socles en béton sablé, flexibles en aluminium traité, miroirs en acier inoxydable. « La variations des inclinaisons des miroirs permet de renvoyer des reflets différents, soleil, ciel, végétaux, sol, et de réagir de façon minimale sur le vide, hommage à l’air qui invite le spectateur à regarder vers le haut », voilà comment Claude Courtecuisse a défini ses Miroirs de vent. Certains ont été détériorés lors de l’aménagement du mail, dans le cadre de l’Anru, d’autres ont été victimes d’incivilité. On en a conservé quatre, en espérant qu’ils resteront là.

Nous nous dirigeons vers la dernière étape, L’Oiseau pylône, sculpture gigantesque, au bord de l’avenue Marcel-Cachin, futur Boulevard des Arts. En chemin, nous croisons une école où sont affichées les images d’un voyage scolaire au Palais-Royal. Une discussion s’engage autour des colonnes de Buren, du Centre Pompidou et de la pyramide du Louvres, on aime, on déteste, puis on finit par aimer (ou pas). Il faut du temps pour apprécier une œuvre. Qu’en est-il de L’Oiseau pylône ? Une dame dans le public le trouve très agressif, mais elle ajoute que la promenade d’aujourd’hui lui permet de poser un autre regard sur l’art dans la rue. Elle fait partie du conseil de la culture, une initiative de la mairie d’Orly qui permet aux habitants de participer à la programmation culturelle de la ville. Jean Canet sort une nouvelle fiche de bristol jaune.

JEAN CANET : L’Oiseau pylône est une sculpture d’Olivier Agid datée de 1986. L’ingénieur est René Bedlewski. C’est une commande de la ville d’Orly avec le concours du ministère de la Culture. Il a été réalisé par la société de construction métallique de Baccarat. C’est une statue monumentale : 20 m de hauteur, 40 m de longueur, 21 m d’envergure. Structure en treillis métallique type pylône haute tension, entièrement boulonnée, en acier galvanisé. L’Oiseau pylône a des yeux, ce sont des phares d’avion. La nuit ils sont éteints, parce que, comme il n’y a pas de volets aux immeubles, la lumière empêche les gens de dormir…

JACQUELINE BLOCHS-MAROT : Les yeux de L’Oiseau pylône étaient allumés la nuit. La lumière étant puissante, elle gênait habitants des immeubles alentours. Les yeux sont donc maintenant éteints. Lors de son installation, L’Oiseau pylône a suscité quelques critiques, les gens étaient assez septiques. Avec le temps, il fait maintenant partie du paysage, les Orlysiens se le sont approprié.

JEAN CANET : C’est devenu notre phare, la flèche de notre église.

Jean Canet, historien amateur, habitant d’Orly

Jacqueline Blochs-Marot, responsable du service archives de la Ville d’Orly

Centre culturel Aragon-Triolet

Peintures murales Léo Ferré, Miss.Tic, 2007

Parc des Saules, Bureau des paysages (A. Chemetoff, C. Pierdet, P. Hamelin), 1996

La Lumière des saules, Michèle Salmon, François Migeon, Jean-Louis Migeon, 1995

Site de maintenance et de remisage du Tram 9, architecte Richez Associés

Noyer du Caucase (Pterocarya fraxinifolia)

Quartier des Navigateurs

Réincar-Nation, Nezim Derviche, 2015

Les Miroirs de vent, Claude Courtecuisse, 1986

L’Oiseau pylône, Olivier Agid, 1986

Les étudiantes du DSAA Alternatives Urbaines ont rédigé leur carnet de bord du Grand Tour. Un atelier d’écriture animé par Métie Navajo, autrice en résidence au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

 

« Le mot art, ça fait peur » (Lucie)

Visite de la ville d’Orly. Les habitants acceptent l’art contemporain, ça leur parle, en plus c’est un artiste local qui a fait la fresque, elle n’est pas dégradée. Les pots de fleurs sont jolis. Un peu de vent. Ça commence à être long. Une photographe nous parle, elle n’est pas contre l’idée que ça change. La faim arrive.

 

« Un dessin en acier » (Chloé)

9h30

Que dit le chantier
dis-moi, dis-moi Léo
faut qu’ça saigne

10h00

Ville
savonné
fini les troubles

10h30

La pieuvre d’un arbre
sous la crèche
survivra t-elle

HLM condamné

11h00

Nuage de poussière

fantôme d’un entrepôt bleu
désir impérieux de pénétrer

vigile, chien, barrière

11h30

Squatteur béton

plantain en majesté dans sa loge

en caniveau

morelle noire sans domicile fixe

12h00

Bla bla bla. Bli bli bli. Blouh blouh blouh.

l’ingénieur, l’artiste et les oies blanches

chemin faisant

12h30

Un bras pendant

aux premières loges

allée Louis Bréguet

13h00

Ses pattes coulées dans le ciment

ses ailes tutoient le ciel

l’indifférence des fourmis
l’oiseau d’acier

13h30

Mémoire rasée
terre brassée
c’est samedi
où sont les cris d’enfants

14h00

Artifice

Orly dort

berceuse des marteaux-piqueurs

14h30

Coup de balancier

de Orly à Paris

histoire

15h00

Tissu éventré

couturière en sueur

chemin faisant