IVRY-SUR-SEINE – ÉTAPE 4

Art et biodiversité au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine

Vendredi 4 octobre 2019 / 14h30 – 17h

Depuis 2018, le cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine accueille dans sa partie sud une œuvre de l’artiste C215. Non content de s’ouvrir à l’art, le cimetière mène un travail de valorisation de son patrimoine naturel. Lieu de recueillement ou de promenade, havre de calme pour les habitants, il est aussi un réservoir de biodiversité.

Situé en face de la Zac du Plateau, le cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine courre sur 780 m le long de la départementale 5, ce qui fait de lui un des monuments les plus importants du Boulevard des Arts. Le cimetière abrite également une œuvre de l’artiste C215 : la Stèle des étoiles disparues, passage obligé sur l’itinéraire de notre Grand Tour. Enfin, le cimetière fait valoir la richesse de sa biodiversité à travers l’organisation de visites guidées. Préservé des turbulences de la ville, le sanctuaire devient un lieu ressource pour les promeneurs autant que pour les espèces animales et végétales. Témoin de la mutations des corps, il soulève d’étonnantes questions écologiques et culturelles : celle de notre participation aux cycles de la nature et des usages qui l’accompagnent. En ce début d’après-midi, nous avons rendez-vous sous un ciel couvert avec Yacim Bensalem, le nouveau conservateur du cimetière, Pierre Delbove, naturaliste, et Océane Ragoucy, architecte et curatrice travaillant sur la question des sols et les métiers peu visibles, comme celui de fossoyeur.

YACIM BENSALEM : Nous sommes ici au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine. Certes nous sommes sur le territoire d’Ivry, mais ici ne peuvent être inhumées que des personnes domiciliées ou décédées à Paris. À la fin du xixe siècle, avec l’expansion de la ville, huit cimetières extra-muros ont été créés. Celui-ci a été créé en 1861, il est divisé en deux parties séparées par une rue. Ici nous sommes dans la partie nouvelle qui date de 1874. Ce cimetière était prévu à l’origine pour les indigents et les condamnés à mort. La partie ancienne est principalement dédiée aux morts de la première et de la seconde guerre mondiale. On y trouve un mémorial de la résistance. La partie où nous sommes possède une forte biodiversité. Le cimetière est très boisé, il y a plus de 1900 arbres. Une démarche zéro phytosanitaire a été lancée récemment, plus aucun produit chimique n’est utilisé pour le désherbage. C’était un enjeu de santé publique pour les usagers comme pour nos agents. Et quand vous n’utilisez plus de produits chimiques la nature reprend ses droits. Nous avons vu ces dernières années l’arrivée de nouveaux oiseaux, d’une famille de renards, d’écureuils. Il faut concilier cette présence avec la vie du cimetière, qui est avant tout un lieu où on inhume des personnes, dans le respect des défunts. C’est le lien entre ces deux dimensions, le respect des défunts et celui des vivants, que nous essayons de développer, avec l’idée de créer une ouverture vers l’extérieur, notamment vers les écoles, de s’appuyer sur le passé (le cimetière ancien) et sur le présent (le cimetière nouveau) pour transmettre ce patrimoine aux générations futures.

PIERRE DELBOVE : Je suis membre de la LPO Île-de-France (Ligue pour la protection des oiseaux), ancien membre du CORIF. J’ai découvert le cimetière en 2012, et découvert peu à peu les richesses naturalistes de cet espace patrimonial arboré. Au fil des années, un petit groupe de naturalistes s’est créé qui participe à l’étude et à la protection des oiseaux, des insectes et du milieu végétal. J’organise et anime des sorties mensuelles ouvertes au public pour partager notre passion et nos connaissances. Ce lieu abrite un patrimoine historique indissociable de son patrimoine naturel, des grands arbres d’alignement parfois centenaires et d’autres plus petits plantés au milieu des tombes. Quand on entre dans le cimetière, on découvre en perspective une avenue débouchant sur un rond-point, qui a été investi en 2018 par l’artiste C215, dont on reparlera tout à l’heure. Ajoutant à la tranquillité d’usage des lieux, il règne ici une obscurité nocturne très propice à la biodiversité. C’est très important pour les naturalistes, mais aussi pour les responsables d’aménagement et d’urbanisme qui essaient d’instaurer une trame verte, bleue et noire : végétation, eau, obscurité. Depuis 2012, nous avons recensé pas moins de 68 espèces d’oiseaux sur une superficie de moins de 30 hectares. Si l’on compare l’avifaune des différents cimetières parisiens intra-muros et de banlieue, on constate un lien direct entre la superficie, la qualité du milieu végétal et biodiversité des espèces d’oiseaux.

OCÉANE RAGOUCY : En tant qu’architecte, je m’intéresse particulièrement aux pratiques informelles ou invisibles dans l’espace public. En 2016, en collaboration avec l’artiste Ann Guillaume, nous avons été artistes-chercheuses associées à la préfiguration de la Villa Médicis à Clichy-Montfermeil, dans un territoire où une gare du Grand Paris Express allait être creusée, et où se posait donc la question du trou. De quelle manière pouvait-on concevoir un projet autour de cette excavation ? Nous avons commencé à nous intéresser aux métiers qui creusent. Nous sommes allées interroger une archéologue, un psychiatre qui s’occupait des trous de mémoire, un spécialiste du réemploi des matériaux et le fossoyeur en chef du Père Lachaise. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser aux questions liées à la mort. Je ne suis donc ni fossoyeuse ni spécialiste de ces questions, mais je mène des recherches sur le rapport à l’espace et ce qui est invisibilisé de manière générale.

Nous empruntons l’allée de platanes qui conduit jusqu’au rond-point central du cimetière où se dresse un obélisque, transformé par l’artiste C215 en Stèles des étoiles disparues.

YACIM BENSALEM : Il s’agit d’une œuvre de l’artiste ivryen C215 qui a inaugurée en mai 2018, à l’occasion du « Printemps des cimetières ». L’idée d’inviter C215 vient de mon prédécesseur, Benoît Gallot, aujourd’hui conservateur du cimetière du Père Lachaise, qui, lors de ses promenades à Vitry, Ivry et dans le 13e arrondissement de Paris, avait remarqué les fresques de l’artiste. Au départ, C215 pensait rendre hommage aux animaux disparus, mais suite à une conversation avec un astrophysicien, l’idée est lui venue d’évoquer les étoiles. Après tout les astrophysiciens essaient de démontrer que nous serions tous des poussières d’étoiles. L’œuvre consiste en une série des plaques montées sur l’obélisque pour commémorer ces étoiles, sachant que dans chaque cimetière, il y a un lieu, représenté ici par l’obélisque, qui est censé permettre de se recueillir pour tous les défunts qui sont passés dans le cimetière. Avant d’être conservateur, je pensais que quand on achetait une concession c’était ad vitam æternam, mais les concessions sont parfois reprises par l’administration. Dans ce cas-là, il est possible de venir se recueillir auprès de cette stèle. Depuis son inauguration, l’œuvre rencontre un certain succès. Des personnes qui s’intéressent aux étoiles ou à l’astrophysique émettent parfois le souhait de venir inhumer leurs défunts dans le cimetière.

PIERRE DELBOVE : Sur la face ouest de l’obélisque, il y a un texte très dense, que je trouve admirable, c’est presque un poème qui résume l’évolution du cosmos : « Aux étoiles inconnues disparues dont les explosions répandirent dans le milieu interstellaire tous les noyaux atomiques dont nous sommes constitués. » Sur le socle en dessous, C215 a réalisé un dessin offrant une « vue d’artiste » des explosions cosmiques des supernovas qui ont ensemencé l’univers en atomes.

STEFAN SHANKLAND : Le cimetière nous fascine depuis le début de notre mission. C’est un lieu qui rassemble une incroyable collection de sculptures et de monuments – de loin la plus importante du Boulevard des Arts. Il nous intéresse aussi parce qu’il est entouré par un mur qui constitue le plus long objet urbain du Boulevard des Arts. Mais peut-être avant tout le cimetière nous intrigue parce qu’il pose la question de la mémoire et de la mise en visibilité de choses qui ne sont plus là. Comment rendre visible l’invisible ? Comment le Boulevard des Arts – un concept qui pourrait être vu comme élitiste – peut-il nous aider à (re)donner une place à des phénomènes naturels et anthropiques, à des êtres humains et non-humains, qui en général ne trouvent pas leur place dans l’art et la culture officiels.

OCÉANE RAGOUCY : Nous pourrions parler de l’inhumation et du métier de fossoyeur qui consiste à enterrer et déterrer des corps. Le fossoyeur officie à partir du moment où une personne décédée doit être enterrée, mais aussi lorsqu’elle est exhumée, c’est-à-dire quand son corps doit sortir du caveau. Nous savons que les cimetières parisiens intra-muros sont presque tous saturés, mais qu’en est-il à Ivry ? Le cimetière dispose-t-il d’emplacements suffisants pour accueillir de nouveaux défunts

YACIM BENSALEM : Nous vendons des emplacements de caveau ou de la pleine terre dans laquelle la personne est inhumée directement. Nous avons tout récemment inauguré le premier cimetière écologique, avec du bois certifié, pas d’empreinte, pas de monument en marbre, pas de fondation, pas de caveau. Donc oui, il reste encore des emplacements.

Le métier de fossoyeur est l’un des rares métiers qui touche encore au sol de la ville.

OCÉANE RAGOUCY : Le métier de fossoyeur est l’un des rares métiers, à part celui de jardinier ou d’ouvrier des travaux publics, qui touche encore au sol de la ville, en utilisant des outils ancestraux. Lorsque je l’ai rencontré, le fossoyeur du Père Lachaise m’expliquait que la topographie de ce cimetière empêchait d’utiliser des outils mécanisés. Les fossoyeurs utilisent la pioche, la pelle, la fourche, le louchet, etc. Ils creusent par exemple pour constituer l’espace du caveau, le principe du caveau étant de recevoir plusieurs cercueils.

YACIM BENSALEM : Dans notre vocabulaire, nous appelons cela des cases. Ici on ne descend pas au-delà de huit cases, il faut creuser assez profond, mais nos problématiques sont complètement différentes de celle de Paris. Les cimetières intra-muros sont très minéraux. Ici on peut utiliser des machines, en fonction de la division.

OCÉANE RAGOUCY : C’est aussi une question de densité propre au milieu urbain. Le fossoyeur du Père Lachaise m’a raconté qu’il ne savait jamais quelle était la nature du sol qu’il creusait. Car il n’existe pas à ce jour de plan précis des sous-sols parisiens. Quand il creuse, il ne sait pas s’il va tomber sur du calcaire, du sable, de l’eau, etc. Avez-vous une connaissance plus précise du sol à Ivry ?

YACIM BENSALEM : Nous avons des plans de l’Inspection générale des carrières, puisqu’ici c’étaient d’anciennes carrières. Nous avons donc une idée du sol, mais nous avons 48 000 sépultures dans le cimetières et quasiment autant de cas particuliers. Quand vous creusez, un peu comme dans tous les travaux, vous savez comment ça commence, mais pas comment ça se termine. Les questions sont différentes en fonction de là où vous creusez.

PIERRE DELBOVE : Sur un sol calcaire, il se produit parfois des fontis, des grands trous qui apparaissent brutalement (comme sur le plateau du Vercors, par exemple). Avec de grands épisodes de sécheresse puis le retour de la pluie, il y a parfois cinq ou six mètres de vide qui se créent sous le sol. On a essayé dans tous les cimetières de limiter au maximum ce genre de phénomène. On a de la chance en Île-de-France d’avoir du calcaire et des meulières en surface puis une grande couche d’argile verte qui imperméabilise le sous-sol. Cela permet d’avoir des arbres qui profitent de la nappe, et même d’installer des sépultures, mais c’est aussi quelque chose qui bouge et qui varie.

OCÉANE RAGOUCY : La décomposition des corps est une question passionnante et qui concerne la « reterrestration ». La philosophe Émilie Hache, qui en parle très bien, évoque la croyance enracinée chez les humains selon laquelle nous ne serions pas mangeables. C’est cette croyance qui conduit à ce qu’elle appelle des « procédures d’auto-préservation jalouses » qui ont un impact important sur les pratiques funéraires. Accepter d’être soi-même mangé constitue un autre rapport à la Terre.

PIERRE DELBOVE : Les arbres sont des êtres inscrits dans la terre. Ce sont des êtres qui vont chercher loin leurs réserves hydriques, pompent dans la litière, s’il y en a une. Le renard utilise certains caveaux qui sont un peu affaissés. Il creuse dans les endroits meubles et profite de tout un réseau de caveaux qui sont plus ou moins en bon état. On ne va pas dire qu’il fait le mort, mais c’est un animal très malin qui trouve la tranquillité parfaite dans un cimetière la nuit, et qui sait se faire oublier le jour. Il lui arrive de faire le fossoyeur, des os reviennent parfois à la surface. Et il y a toute une série d’êtres vivants qui participent de cela. Ils sont utiles pour l’évolution des corps.

OCÉANE RAGOUCY : La conservation dépend de la structure du caveau, du matériau utilisé pour sa construction, mais aussi du cercueil. Autrefois les cercueils en zinc ou en plomb étaient très étanches, mais aujourd’hui les pratiques sont assez différentes. Les cercueils entièrement construits en bois sont apparemment bien meilleurs pour les sols que ceux en carton, dont la colle n’est pas bonne pour les insectes et les bactéries. La décomposition dépend aussi de l’état du corps. Est-ce que la personne a reçu des soins de thanatopraxie ? Son sang a-t-il été remplacé par du formol ? Est-elle habillée avec des vêtements synthétiques ? Les traitements médicaux et la nourriture enrichie en conservateurs que nous absorbons ne favorisent pas non plus la décomposition du corps. Cela dépend aussi la position du cercueil dans le caveau par rapport à ce qui l’entoure, aux racines des arbres et aux sols notamment.

STEFAN SHANKLAND : La conservation est aussi un des grands sujets de l’art, du patrimoine et du monument. Ce qui est précieux, ce qui a de la valeur, doit durer pour l’éternité… Ce concept de pérennité concerne aussi l’art dans l’espace public qui nous intéresse particulièrement avec le Boulevard des Arts. Or la ville, la vie, la pratique artistique ne sont pas faites de choses physiquement éternelles. Comment donner une place dans l’espace public et la vie culturelle à ce qui est éphémère ou seulement conçu pour une durée limitée ? La longévité n’est peut-être pas le seul marqueur de la valeur. J’aimerais aborder la question du mur d’enceinte du cimetière. Lors du projet TRANS305 sur la Zac du Plateau, nous avions souhaité intervenir sur ce mur, mais toute suggestion était refusée catégoriquement. Qu’est-ce qui fait la spécificité, l’utilité ou la symbolique de ce mur ? De quelle nature est ce refus de le voir changer dans sa forme et ses fonctions ?

YACIM BENSALEM : C’est une question juridique. Il est réglementaire qu’un cimetière soit enclos. Pour cela la ville a fait le choix des murs. Ces murs sont la propriété de la ville, comme l’ensemble du cimetière. Pour les adoucir, ils arrive qu’on les végétalise, mais toute intervention artistique nécessite un examen juridique.

PIERRE DELBOVE : Pour protéger la biodiversité, il est important de limiter l’éclairage artificiel. Le cimetière doit rester un lieu de repos, il n’est pas nécessaire qu’il y ait partout une activité trépidante. L’éclairage de la Zac du Plateau a déjà des conséquences sur les oiseaux. Un mur éclairé côté avenue de Verdun, pourquoi pas, mais il faudrait que ça reste très discret.

Yacim Bensalem, conservateur du cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine

Pierre Delbove, naturaliste, membre de la LPO-IDF

Océane Ragoucy, architecte et curatrice

Stefan Shankland, directeur artistique de l’AMO artistique et culturelle Boulevard des Arts

Stèles des étoiles disparues, C215, 2018

Mur d’enceinte du cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine

Biodiversité du cimetière

Les étudiantes du DSAA Alternatives Urbaines ont rédigé leur carnet de bord du Grand Tour. Un atelier d’écriture animé par Métie Navajo, autrice en résidence au Théâtre Jean-Vilar.

 

« Une parenthèse dans la ville » (Lucie)

Rendez-vous au cimetière. Manger un peu vite. Perdues. Visite de deux cimetières avant de retrouver le groupe au troisième. Tout le monde se rassemble et écoute. Tous ensemble, séparément. Tout reste à découvrir. Allée principale pour certains, allées en zigzag autour des tombes pour d’autres. Chuchotements, coups d’œil. Discussions, questionnement sur la mort. « Qu’est-ce que ça représente pour toi ? » Écoute, échanges neutres, bienveillants. Partage d’avis divers. Divers… mais liés. C’est certainement ce qui fait la force de ce groupe.

 

« Créateurs d’histoires » (Nina)

Intéressant, beau, agréable, belle lumière. Donne lieu à des confessions, des discussions les unes avec les autres. Très profondes et spirituelles. On est songeuses. On a chacune un rapport à la mort et aux morts différent. On en parle. Facilement même. Beaucoup d’introspection. On en vient à se laisser disperser et ne plus écouter ce que le monsieur nous raconte. C’était pourtant intéressant. Les oiseaux et la biodiversité, la décomposition et gestion des corps. Le prix ! Quel business… Mais voilà, ce monsieur a planté des graines de réflexions dans ma tête… Je n’y échappe pas.