VITRY-SUR-SEINE – ÉTAPE 5

Art, publics et territoire au Théâtre Jean-Vilar

Samedi 5 octobre 2019 / 9h – 10h30

Le théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine accueille dramaturges et chorégraphes dans le cadre de résidences de création. Durant trois ans ces « auteurs compagnons » travaillent au contact du territoire et des habitants. Le lundi, les portes du théâtre sont ouvertes au public : un temps de rencontre hors programmation.

Créé en 1972, le Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine est un théâtre au cœur de la cité. À la fin des années 1990, la salle de spectacle s’est vue augmentée d’un vaste hall situé en rez-de-chaussée d’un immeuble d’habitation. Ses larges baies vitrées donnent directement sur le Boulevard des Arts, sur lequel les passants se faufilent parmi les barrières de chantier. De l’autre côté du boulevard, on aperçoit l’hôtel de ville avec ses arches de brique et ses dômes de zinc, construit par l’architecte François Girard en 1985. Une situation on ne peut plus urbaine, un ancrage territorial qui a valeur de programme culturel. En compagnie de Laurent Barry, directeur technique de l’établissement, nous visitons le théâtre : sa salle hexagonale aux gradins amovibles, pensée pour bousculer la séparation entre la scène et le public, est aujourd’hui entourée de panneaux qui coulissent pour s’ouvrir sur le hall. Derrière la salle, nous explorons la réserve où sont stockés câbles et projecteurs, puis le dédale des coulisses qui font du théâtre un véritable lieu de vie pour les artistes. Mais le théâtre Jean-Vilar se veut également un lieu de vie pour le public, comme en témoignent les « Lundi c’est relâche », journées durant lesquelles l’équipe et les artistes en résidence accueillent les habitants. Après la visite, nous nous installons dans le hall, où Christine Malard et Béatrice Fumet nous expliquent l’importance de la relation du théâtre à son territoire, relation qui se construit avec le temps. Le théâtre, lieu de production et de diffusion artistique, peut-il devenir un espace à habiter ?

CHRISTINE MALARD : Ce théâtre a été pensé et conçu pour être en rapport avec la ville, d’où ce hall avec de grandes baies vitrées ouvertes sur la cité. C’est une volonté politique qui figurait dans le cahier des charges pour la construction. S’il est possible de transposer, nous avons le même cahier des charges pour notre projet artistique. Nathalie Huerta, qui dirige le théâtre depuis six ans, a imaginé un projet autour du lien entre les artistes et les habitants. Quand on conçoit un projet, il faut prendre en compte l’endroit où l’on vit, l’endroit où l’on habite, le territoire où il se construit. Un projet n’est pas le même à Vitry, Ivry, Marseille ou Nantes… En tout cas, c’est comme ça que nous envisageons notre travail. Ce que nous défendons ici, c’est que le théâtre est l’émanation du territoire où il est installé. À Vitry il y a plus de cinquante nationalités différentes, la question du « vivre ensemble » est donc au cœur de notre projet artistique. En faisant venir des spectacles d’Afrique de l’Ouest, du Maghreb, d’Amérique latine, nous travaillons sur cette question de l’interculturel et des diversités. Nous mettons au premier plan également les écritures contemporaines. Vitry est une ville pionnière en matière de danse puisque c’est par Vitry que la danse contemporaine est arrivée en Val-de-Marne. Les écritures chorégraphiques sont donc intégrées à notre projet au même titre que les écritures théâtrales. Le théâtre Jean-Vilar est un théâtre de création. Nous accompagnons les artistes dans la création du répertoire de demain. Et comment imaginer demain si ce n’est avec les habitants d’aujourd’hui ? Métie Navajo, qui est en résidence artistique, vous expliquera tout à l’heure comment elle travaille avec les habitants. La proposition que l’on fait aux artistes, c’est de les accueillir et de les inciter à aller à la rencontre de nos partenaires, des centres sociaux, des centres de quartier, des bibliothèques, du foyer malien, etc., pour qu’ils se nourrissent de ce qui se passe à Vitry-sur-Seine, de ce qui fait l’identité, la singularité de cette ville, pour que leurs créations racontent le monde d’aujourd’hui.

BÉATRICE FUMET : Je voudrais insister sur la modularité du lieu. Il y a vraiment là quelque chose d’important, je pense. Ce lieu a été conçu pour permettre une ouverture sur le dehors. Il arrive qu’on fasse des spectacles sur le parvis, que le public soit invité à voir un spectacle qui commence dehors et se poursuit à l’intérieur. Il y a un jeu sur le rapport à la cité. L’extérieur du théâtre, c’est notre territoire, là où nous sommes implantés. Et la modularité c’est une façon de faire entrer la vie sociale dans le théâtre et au cœur de la création. Le public peut se retrouver dans un rapport frontal, classique, avec le spectacle et les artistes, ou alors dans une configuration complètement différente. Il est alors amené à être plus actif, à déambuler, à partager le plateau avec les artistes, à se décaler, et pour les artistes c’est la même expérience. Nous travaillons sur ce qu’on appelle le quatrième mur, c’est-à-dire la séparation entre le public et l’œuvre. La modularité qui permet de changer le rapport entre le public et l’œuvre n’a rien d’anecdotique. Travailler sur ce rapport, c’est travailler le rapport du théâtre avec son territoire, avec ceux qui y habitent, le rapport de la création artistique avec la société. L’architecture de ce lieu est donc porteuse d’un projet politique fort.

Quand le théâtre a ouvert en 1972, il y avait une vie culturelle très intense sur le territoire. C’était une vie culturelle militante, les spectacles avaient lieu dans les gymnases, dans le sous-sol des immeubles, il n’y avait pas de lieu pour abriter la création. Le Studio-Théâtre de Vitry existait déjà sous une autre forme, l’association comptait trois mille adhérents, mais quand la ville a décidé d’ouvrir le théâtre Jean-Vilar pour accueillir toute cette effervescence, personne n’est venu. Le public n’a pas suivi. Comme quoi il ne suffit pas de construire un théâtre pour que les gens se l’approprient. Une fois le théâtre construit, il a fallu en sortir et emmener les artistes à la rencontre de la ville et de ses habitants. Nous avons construit des « compagnonnages artistiques », un système de résidence qui peut durer trois ans. L’idée est de croiser nos attentes respectives et de se construire les uns avec les autres : les artistes dans la rencontre avec les gens et les gens dans la rencontre avec les artistes. J’insiste là-dessus parce que je suis responsable de la médiation, une fonction qui est souvent perçue de façon réductrice et mise au service d’une offre de spectacles qu’il faut « remplir » et pour laquelle on doit sensibiliser un public, en lui rendant les œuvres « accessibles ». Ce n’est pas tout à fait comme ça que nous travaillons, mais plutôt dans un dialogue et un échange avec le public et avec les artistes. Cela répond également au besoin des artistes de se nourrir des réalités d’un territoire. Ces allers-retours peuvent prendre plusieurs formes : ateliers de pratique artistique, rencontres au théâtre ou dans la ville, voyages organisés… Cela se passe différemment avec chaque artiste. Ces relations s’inventent ensemble et dans la durée. L’idée c’est d’aller à la rencontre de la diversité du territoire de Vitry avec une multiplicité de formes artistiques.

Une fois le théâtre construit, il a fallu en sortir et emmener les artistes à la rencontre des habitants.

MÉTIE NAVAJO : Nathalie Huerta m’a proposé d’être autrice compagnonne du théâtre à la fin de l’année 2017. Je pense qu’elle a été sensible à la dimension sociale de mon travail, à ma manière d’aller à la rencontre des gens pour nourrir mes pièces. J’avais déjà écrit deux pièces à ce moment-là dont une qui est programmée cette année. Proposer à un auteur une résidence de trois ans, ce n’est pas si courant. Quand on m’a demandé de présenter un projet, j’ai choisi de travailler sur la question « Qu’est-ce qui nous appartient ? ». La première année de résidence a consisté en une immersion lente. Nous avons mis les choses en œuvre petit à petit, j’ai rencontré des lycéens, j’ai travaillé avec les jeunes du centre de loisirs Jean-Moulin, en collaboration avec une créatrice sonore. Nous avons fait un travail d’écriture et d’enquête, les enfants posaient des questions que nous avions préparées ensemble sur les notions de commun et de singulier notamment, pour réfléchir sur la transmission, la « colonisation de l’imaginaire », sur les moyens de mettre à jour une pensée à soi. De là aussi est née l’initiative des « Lundi c’est relâche », qui consiste à ouvrir les portes du théâtre aux habitants, en ma présence. Pour cette deuxième année de résidence, j’ai la sensation que quelque chose a changé dans mon rapport au territoire. Je vois évoluer le chantier du tramway T9 sur le parcours que je fais en venant de Paris, en vélo ou en bus, je découvre de nouveaux aspects de la ville qui me la rendent plus sympathique… Ce que j’apprécie dans ce théâtre, c’est qu’on est assez libre tout en étant soutenu par l’équipe. Même en étant en résidence rien n’est gagné d’avance : par exemple j’ai fait un travail de longue haleine pour me rapprocher du lycée Romain-Rolland, pour m’affirmer comme autrice et aller à la rencontre des gens. Mais je vois que ça commence à porter ses fruits, c’est de plus en plus intéressant.

Nous avons démarré des ateliers d’écriture le lundi. L’idée est de mener une réflexion sur notre environnement quotidien et sur ce que nous sommes dans cet environnement qui change. Il y a une dame chinoise qui ne maîtrise pas bien le français à l’écrit, un monsieur sans-papiers camerounais. C’est très riche. Quand on se retrouve avec des gens qui ne maîtrisent pas l’écrit en ateliers d’écriture, il faut trouver des manières de récolter la parole, il faut se poser la question de la matière écriture de façon différente ; c’est quelque chose que doit faire l’écriture contemporaine.

STEFAN SHANKLAND : Ce qui vient d’être dit résonne avec des questions que nous nous posons. Cela nous indique comment on pourrait passer d’un « Boulevard des Arts » – une notion un peu trop institutionnelle ? –  à un « boulevard pour les pratiques artistiques et culturelles ». Si on pense à un « Champs-Élysées des arts », on ne voit pas le rapport avec le chantier actuel le long de la RD5. Mais si on parle d’un boulevard pour les pratiques artistiques et culturelles, le territoire en transformation n’est plus en contradiction avec la réalité des processus artistiques : ce sont des chantiers en cours. L’espace public et de surcroît celui du chantier ne sont pas forcément des espaces dédiés à un public acquis à l’art contemporain ou faits pour accueillir des œuvres d’art. Mais la ville en transformation est une bonne situation pour se mettre au travail en tant qu’artiste ou acteur culturel. Ce que j’entends également à travers le travail que vous faites sur le rapport entre l’art et le public, c’est la dimension territoriale du Boulevard des Arts. La question que nous pose le Boulevard des Arts est celle de la triangulation entre acteurs culturels, habitants et aménageurs du territoire ; entre l’art, le territoire et ceux qui le vivent.

JÉRÉMIE BUTTIN : Ce que je trouve passionnant c’est que le théâtre ne soit pas seulement une institution culturelle, mais un véritable outil pour réinventer la relation entre pratiques artistiques et territoire. Ce qui aboutit à l’idée des « Lundi c’est relâche » où les portes sont ouvertes, sans programmation de spectacle, pour permettre des discussions. On se demande si le théâtre ne pourrait pas devenir un espace à habiter.

CHRISTRINE MALARD : Ce sont les enfants qui se sont saisis de ces moments-là. Quand nous avons ouvert les portes, les enfants qui jouent sur la place sont entrés et ont pris possession des lieux. Cela nous a interrogé : Que faire avec ces enfants ? Que peut-on leur proposer ? Comment les mettre en relation avec la création artistique ? Il ne suffit pas donner un spectacle sur le parvis pour créer un lien avec les gens qui habitent tout autour du théâtre. C’est même perçu comme un geste intrusif, on prend possession de leur territoire. On aimerait que ce théâtre soit un lieu de vie. L’objectif c’est que les gens s’y sentent bien, que le lieu leur soit plus familier, qu’il fasse moins peur. Le théâtre est certes une institution culturelle, mais nous voulons faire en sorte qu’il soit ouvert, vivant et habité.

Christine Malard, secrétaire générale du théâtre Jean-Vilar

Béatrice Fumet, responsable des relations avec les publics et du réseau jeune public

Métie Navajo, écrivain en résidence au théâtre Jean-Vilar

Jérémie Buttin, enseignant, DSAA Alternatives Urbaines

Stefan Shankland, directeur artistique de l’AMO artistique et culturelle Boulevard des Arts

Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, architectes Pierre Braslavsky, Bernard Guillaumot, 1972, Jean-Christophe Tougeron, 1998

Hôtel de Ville de Vitry-sur-Seine, architecte François Girard, 1985

« Qu’est-ce qui nous appartient », résidence d’écriture en cours, Métie Navajo, Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine

« Le lundi, c’est relâche ! », temps de rencontre avec les habitants, Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine

Les étudiantes du DSAA Alternatives Urbaines ont rédigé leur carnet de bord du Grand Tour. Un atelier d’écriture animé par Métie Navajo, autrice en résidence au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

 

« La ville arrive / Vilar rive » (Florine)

Le théâtre Jean-Vilar, un lieu qui m’est familier. Ces deux dernières années j’y ai vu de nombreuses pièces, effectué deux visites, rencontré quelques artistes, et pourtant c’est toujours la même excitation qui me prend quand je m’y rends. C’est familier mais jamais pareil, je sais que j’en ressors toujours plus riche.
Un petit déjeuner nous attend dans le grand hall, je retrouve Lise, Camille et Lucie. La caféine fait son effet et je remarque enfin le nouveau mobilier. Le théâtre s’est équipé de très jolis bancs en bois. Nous inspectons leurs structure, Jérémie arrive : « Vous avez vu, c’est super ! »

La visite commence, je n’écoute pas vraiment, le positionnement politique, l’ouverture, les gradins amovibles, la passerelle circulaire, j’ai déjà entendu tout cela par le passé. J’en profite juste pour m’imprégner du lieu au-delà de ce qui peut être expliqué.

L’architecture est à l’image des ambitions du théâtre, une grande baie vitrée l’ouvre sur la ville, nous sommes aux premières loges pour le chantier du T9. Les gradins, les cloisons, tout est amovible, tout peut être repensé, c’est ça qui me plaît. À quand une vi(ll)e reconfigurable ?

 

« La ville arrive / Passerelle entre ville et scène » (Florine)

Le rouge comme mécène

Machine de création

Culture et diffusion

Territoire comme carburant

Dans les rouages de la ville en mouvement