IVRY-SUR-SEINE – ÉTAPE 4

Le projet TRANS305 SUR LA ZAC DU PLATEAU

Vendredi 4 octobre / 11h30 – 13h

De 2007 à 2018, le projet TRANS305 a accompagné le chantier de la Zac du Plateau à Ivry-sur-Seine. Porté par l’urbaniste Gilles Montmory et l’artiste Stefan Shankland, ce projet artistique et culturel de terrain est fondé sur une collaboration inédite entre la ville, l’artiste et l’aménageur. Retour sur cette démarche innovante.

De 2007 à 2018, l’atelier TRANS305, dirigé par l’artiste Stefan Shankland, a accompagné les chantiers de la Zac du Plateau à Ivry-sur-Seine. La Zac, située le long du Boulevard des Arts (ancienne RN305), étant aujourd’hui quasiment terminée, Stefan Shankland et Gilles Montmory nous racontent in situ la mise en œuvre de cette expérimentation artistique et urbaine qui laisse derrière elle plusieurs héritages : la démarche HQAC (Haute qualité artistique et culturelle), qui propose un nouveau modèle de collaboration entre artistes et aménageurs, deux œuvres d’art conçues pour l’espace public suivant le procédé Marbre d’ici et un atelier permanent ouvert au public, l’Atelier/TRANS – Le Passage, situé au 14, passage Hoche, à Ivry. Première halte à l’angle du bâtiment de l’annexe du ministère des Finances – Douanes et Direction générale des entreprises (AUA Paul Chemetov, 2008-2012), puis sur le mail Monique-Maunoury, à l’autre bout du bâtiment, et enfin place du Général-de-Gaulle, la place centrale de la Zac, qui accueille une œuvre en Marbre d’ici de Stefan Shankland réalisée à partir de matériaux issus de la démolition des anciens entrepôts du quartier.

STEFAN SHANKLAND : La raison pour laquelle on voulait s’arrêter ici, même si on ne restera pas longtemps parce que c’est un peu bruyant, c’est qu’ici a été implanté en 2007 le premier panneau d’annonce de la création de la Zac du Plateau, qui est maintenant presque achevée. Gilles Montmory était à cette époque en charge du pilotage de la Zac du Plateau pour le compte de la ville d’Ivry. Gilles est urbaniste et il va vous parler de ces transformations le long de l’axe de la RD5, qui s’appelait alors RN305, et aussi du choix qu’a fait la ville d’Ivry de faire de cette Zac un terrain d’expérimentation pour une nouvelle façon d’intégrer l’art et la culture au processus de l’aménagement urbain. Nous allons maintenant faire trois cents mètres pour aller nous abriter dans une allée… Juste avant la création de la Zac du Plateau, nous avions engagé Gilles et moi un dialogue sur la possibilité d’intégrer une intervention artistique et culturelle expérimentale dans le processus de construction de la  Zac, processus qui allait durer douze ans. La raison pour laquelle nous avons choisi d’évoquer ce projet, intitulé TRANS305, dans le cadre du Grand Tour, c’est que la mission qui nous a été confiée autour du Boulevard des Arts conjugue à nouveau un projet d’aménagement, celui du Tram 9, et la volonté de donner une dimension artistique et culturelle à ce projet, qui relève habituellement de la seule compétence des urbanistes. Peut-être Gilles peux-tu nous raconter comment ces deux aspects, projet urbain et projet artistique, se sont rencontrés sur la Zac du Plateau ?

GILLES MONTMORY : Juste un mot sur les Zac pour commencer. Une zone d’aménagement concerté, cela sert à financer des équipements publics. Quand une ville décide de la création d’une Zac, on ne laisse pas le promoteur, Cogedim ici par exemple, construire seul sur un terrain qu’il aurait acheté, mais la ville et son aménageur achètent les terrains, les revendent, et la plus-value foncière de ces terrains sert à financer les équipements publics. Concrètement, l’espace où nous sommes est financé en récupérant de l’argent de la promotion immobilière environnante. C’est à cela que sert une Zac. Cela ne sert pas à faire de l’architecture, cela ne sert pas à faire de l’urbanisme, c’est une procédure d’aménagement.

En 2006, l’État peine à réaliser l’élargissement de la RN305 pour la mise en site propre du bus, projet qui date de 1978. On se retrouve avec une entrée de ville qui est très dégradée, puisque les opérations foncières que l’État devait mener ne l’ont pas été. La ville de Ivry-sur-Seine décide alors de créer une Zac. Elle passe un accord avec l’État pour réaliser l’élargissement et l’opération d’aménagement. Voilà pour le contexte. Après l’une des difficultés de l’aménagement, c’est le temps : le temps du chantier et le temps de la concertation avec les habitants, quelque chose qui n’est pas nouveau, mais qui devient de plus en plus important et nous amène en 2006 à nous poser la question de la gestion de ce site…  En réalité, les choses ne sont pas passées pas de manière linéaire. À l’époque, la direction de la culture d’Ivry se posait des questions sur l’art dans la ville. Placer une belle sculpture dans l’espace public semblait avoir atteint ses limites. À l’issue d’une discussion avec Stefan Shankland, qui menait une réflexion sur les villes en mutation, l’atelier d’urbanisme et la direction de la culture ont cherché à faire se rencontre l’art et l’urbanisme sur une opération d’aménagement. Nous avons tout d’abord pensé au centre Jeanne-Hachette, qui est un lieu assez important à Ivry puisque que c’est la rénovation du centre-ville, une architecture des années 1970, presque classée, presque monument historique. Mais rapidement nous nous sommes dit qu’il n’était pas nécessaire de ramener de l’art et de la culture dans un lieu qui porte déjà sa propre identité. C’est là que nous avons pensé à la Zac du Plateau. Il n’y avait rien, les entreprises étaient parties, les chantiers allaient démarrer, c’était le moment d’introduire une réflexion artistique et culturelle dans ce projet. Nous avons donc démarré une collaboration avec Stefan. Il a d’abord été missionné pour s’imprégner du site, organiser des résidences de création avec un groupe d’étudiants des Beaux-Arts ; les choses se sont faites petit à petit. Quand on refait l’histoire aujourd’hui, on a l’impression que tout était planifié, mais c’est exactement l’inverse de la planification. Or une Zac, c’est de la planification : on prévoit tel montant de chantier, telle intervention, tout est dessiné, il y a un plan masse, et d’un seul coup on introduit un nouvel acteur qu’on essaie d’intégrer au cœur du dispositif, mais qui vient avec un processus de travail qui est l’inverse de la planification, qui avance à petits pas. Il se produit alors une confrontation entre le monde de l’aménagement et le monde de l’art qui soit dégénère en un conflit soit amène ces deux mondes à se nourrir l’un l’autre. Nous avons dû apprendre à travailler ensemble. Dès le début il était clair entre avec Stefan et moi – sans forcément l’avouer à ceux qui nous finançaient – que la démarche HQAC (Haute qualité artistiques et culturelle) n’était pas là pour faire de l’animation culturelle ou de l’événementiel durant le chantier, mais que nous resterions au plus près des questions d’aménagement, sans qu’il y ait l’obligation de produire une œuvre artistique, même si plusieurs créations ont été réalisées. Nous avons dû faire face à de nombreuses questions, si bien qu’avec le temps nos rôles se sont un peu inversés, Stefan parlant souvent d’aménagement, moi de pratiques culturelles… Notre objectif était également de tenir la durée, 10-15 ans pour la Zac du Plateau, et que ce nouvel acteur artistique et culturel soit là du début à la fin, au mettre titre que les architectes, les urbanistes et l’aménageur.

STEFAN SHANKLAND : Merci Gilles. Je vais vous montrer quelques images. Ceci est un journal que nous avons publié en 2009 pour présenter l’ensemble des actions menées à partir de 2007. Je vais vous montrer le panneau de création de Zac, qui ne ressemble pas tout à fait à ce qu’on a l’habitude de voir. Il s’agit du premier objet/monument temporaire que nous avons produit dans le cadre de la démarche HQAC.

Notre première idée a été de demander à l’aménageur, à l’époque AFTRP, aujourd’hui Grand Paris Aménagement, de nous donner accès au cahier des charges qu’il était en train de rédiger, et de nous autoriser à intervenir dans ce cahier des charges, pour y intégrer notre démarche de recherche-création.

L’installation d’un panneau d’information est la première obligation de l’aménageur. Une fois qu’il est nommé, en tant que tel, il doit le signaler dans l’espace public. Ce panneau est un signe par lequel on annonce qu’à partir de maintenant et pour les douze années à venir « le monde va changer ».Il fallait en faire quelque chose. Nous avons donc détourné le cahier des charges. Non seulement il serait inscrit « L’AFTRP réalise ici pour la ville d’Ivry-sur-Seine l’aménagement de la Zac du Plateau », mais nous avons également annoncé que la Zac serait le terrain d’expérimentation de la « démarche HQAC » mise en œuvre dans le cadre du projet TRANS305.

Je vous décris rapidement le panneau : le chapeau doré que vous voyez en haut, c’est en fait un moulage des fondations du panneau lui-même. On a fait un moulage en résine du trou creusé pour implanter la structure porteuse du panneau. L’idée était de dire qu’on était là pour s’intéresser à la part invisible des transformations urbaines et des métiers qui fabriquent la ville. Cela en portant sur eux un regard d’artiste plasticien pour produire de nouvelles représentations de la ville. Nous avons également fait appel à un designer graphique, Frédéric Teschner, pour concevoir l’identité visuelle de la démarche HQAC. Lorsqu’il m’a demandé en quoi consistait la démarche, je lui ai répondu que je ne savais pas très bien. C’était le cadre nécessaire pour pouvoir passer un contrat avec une ville et un aménageur, avoir accès au chantier en tant qu’artiste et pouvoir le considérer comme un nouvel atelier – ou en tout cas un lieu de travail. C’est un cadre volontairement ouvert dans lequel on va retrouver l’ensemble des ingrédients qui sont ceux de la transformation urbaine et qui vont nourrir une action artistique : des tas, des trous, des boulons, des questions, des conflits, etc. L’identité visuelle a été dessinée après une visite que nous avons faite ensemble du chantier au printemps 2007.

Ne plus être spectateur, mais vivre les transformations urbaines de l’intérieur.

Je vous montre une autre image. Nous nous trouvons à l’emplacement du premier Atelier/TRANS, dont l’installation est le résultat d’une longue négociation avec l’aménageur. Ici se trouvait la base vie des entreprises qui étaient en train de construire l’annexe du ministère des Finances – dont l’architecte est Paul Chemetov – et, au milieu de cette base vie, nous avons négocié une emprise au sol de 200 m2 pour construire notre atelier. L’atelier a été construit en collaboration avec le collectif d’architectes berlinois Raumlaborberlin, et un jeune architecte français, Florian Bosc Malavergne, qui était en stage chez eux et qui depuis a cofondé l’agence Si architectes. Cette architecture expérimentale et temporaire est intégralement conçue avec des conteneurs, des palissades de chantier, des échafaudages et du rayonnage à palettes : des matériaux venant du chantier et des industries associées au chantier. La façade de cette architecture modulaire est lestée avec 40 m3 de gravats, issus des démolitions des entrepôts qui étaient ici. L’assemblage de l’atelier s’est fait avec différents groupes d’étudiants des Beaux-Arts ou d’écoles d’architecture. La construction de l’Atelier/TRANS au milieu du chantier de la Zac était une incroyable expérience d’immersion. Un chantier est un mélange de phénomènes naturels et artificiels : on est dans la boue, sous la grue, dans un environnement qui évolue à différentes vitesses. Construire notre atelier au cœur du chantier, c’était faire l’expérience directe de la mutation urbaine. Ne plus être spectateur, mais un acteur qui vit ces transformations de l’intérieur.

Ce premier atelier a été construit entre 2010 et 2011, il est resté en place 18 mois. À l’issue du chantier du ministère et des immeubles voisins, la base vie devait être aménagée en espace public. L’atelier a donc été démonté et ses éléments ont été transportés 300 m plus loin, pour être réinstallés passage Hoche, sur le site que nous visiterons tout à l’heure.

À l’entrée du passage où nous sommes, vous apercevez cette barrette anti-voiture-bélier ou assise, selon comment on veut la regarder. Elle est faite de granite, mais entre les parties en granite, il y a un autre matériau qui est un béton recyclé. Ce béton recyclé est notre première tentative de faire quelque chose avec les gravats issus des démolitions de la Zac. Les façades de l’atelier étaient faites avec des gabions dans lesquels on stockait quelques mètres cubes de gravats chaque fois qu’un nouveau bâtiment était démoli. Les ingénieurs de Paul Chemetov nous avaient recommandé de lester les structures portantes des grandes façades en tôles colorées de l’atelier. Ces 40 m3 de gravats nous ont servi de matériauthèque. Nous avions proposé aux jeunes architectes de l’agence Raum Architectes une résidence de six mois, au cours de laquelle nous nous sommes demandé ce qu’on pourrait faire avec ces matières premières secondaires que produisent les chantiers de démolition. Nous avons testé différentes façons de remettre en œuvre ce matériau. Le protocole que nous avons établi est très simple : on récupère des gravats, on les trie par couleur et par nature, on les concasse pour en faire de la poudre qui servira de pigment ou du granulat, que l’on mélange avec un liant hydraulique, et on remet en œuvre ce matériau sur le site même d’où il provient. Il s’agit d’un circuit court, échelonné sur un temps long, puisque la démolition intervient en début de chantier et la remise en œuvre de ces matériaux en fin de chantier, deux ou trois ans après. Cette assise à l’entrée du passage est la première mise en œuvre de ce procédé que nous avons appelé le « Marbre d’ici ». « Marbre d’ici » pour jouer avec l’idée de faire passer un déchet, le résidu de la démolition, au statut de matériau noble : un marbre ; mais également parce que les entreprises qui étaient installées ici, en face du cimetière parisien d’Ivry, étaient pour la plupart des marbriers.

Pour revenir sur la question de la planification évoquée par Gilles, avec la démarche HQAC, il ne s’agit pas de faire processus pour faire processus. Il s’agit de se mettre au travail dans des situations comme celle-là et de s’en imprégner afin de pouvoir proposer des contributions pertinentes à un projet d’aménagement du territoire. Le Marbre d’ici est intéressant à cet égard, puisqu’il a donné lieu en 2019 à un brevet et à un nouveau référentiel technique « Créations artistiques en béton réalisées à partir de matières premières secondaires selon les principes de l’économie circulaire ». Ce document est la formalisation de ce qui s’est fait de manière expérimentale ici. Neuf ans plus tard cela devient un référentiel technique rédigé par le Cerib (Centre d’étude et de recherche sur l’industrie du béton) pour accompagner des entreprises, des maîtres d’ouvrage, des maîtres d’œuvre qui souhaitent réutiliser leurs gravats dans des réalisations qui ne sont pas des œuvres d’art, mais des éléments de voirie, de façade ou de mobilier urbain, des créations d’éléments en béton qui ne sont ni structurels ni porteurs. Comme quoi l’informel ou l’expérimental ne produit pas que de l’informel, mais peut être vecteur d’innovation.

Nous quittons le mail Monique-Maunoury pour nous rendre 250 m plus loin sur la place du Général de Gaulle, vaste espace public au cœur de la Zac du Plateau, en retrait du Boulevard des Arts. Gilles Montmory nous explique la genèse de la place et sa relation avec la départementale.

GILLES MONTMORY : La première question qui s’est posée en terme d’aménagement et d’urbanisme, c’est le rapport de la Zac avec la route départementale. C’est bruyant, pollué, il y a de la circulation… Faut-il se connecter à la route ou lui tourner le dos ? L’ancien plan local d’urbanisme imposait des bâtiments tout le long en façade, des bureaux par exemple, pour protéger les logements à l’arrière. Dans le cadre d’une réflexion urbaine un peu plus poussée, notamment sous l’influence de Paul Chemetov qui avait fait une étude sur la RN305, la décision a été prise de se raccorder à cet axe. On ne cherche pas à se protéger, comme aux abords du périphérique, comme on le faisait autrefois, mais à ménager des porosités. La place du Général-de-Gaulle combine la nécessité de se protéger et celle de s’ouvrir. Les venelles de part et d’autre assurent une forme de porosité. Afin de dégager de l’espace au sol, il fallait de la densité, donc de la hauteur. On s’inscrit dans le mythe de la place de village, c’est la place de village revue dans un aménagement contemporain : des boutiques, des commerces de proximité et un supermarché. Cette place est le résultat de toute cette réflexion urbaine, de ces conflits, d’une départementale qui est un peu trop large, d’une circulation qui est un peu trop dense, et de la volonté malgré tout de la ville de se raccorder à ses grands axes de circulation. D’autant que cet axe accueille aujourd’hui un transport en commun en site propre, aujourd’hui le bus et demain la ligne 9 du tramway. Voilà un peu quels sont les enjeux de cette place. Elle a tous les attributs de l’aménagement des années 2000 : le retour à la hauteur, des rez-de-chaussée surélevés, des noues paysagères qui récupèrent les eaux de pluie et les eaux de ruissellement. On a vraiment le dessin des aménagements des années 2000-2010, qui se poursuivent aujourd’hui. Cette place est sensée être le cœur du quartier. La difficulté de cette Zac c’est qu’elle est en longueur : il y a presque 1 km de façades sur le boulevard. Dans ce linéaire, il y a des petites porosités. Nous étions tout à l’heure dans le mail Monique-Maunoury, qui offre un petit espace de respiration dans ce couloir de voitures et de bus, là nous sommes sur la place du Général-de-Gaulle, qui est une deuxième enclave, et tout à l’heure vous irez passage Hoche, un passage qui préexistait, et qui est encore un troisième endroit où se réfugier.

STEFAN SHANKLAND : Ici vous êtes debout sur une place publique, au-dessus des parkings souterrains, mais également sur une œuvre d’art qui a été réalisée en Marbre d’ici. Les strates que vous voyez sont colorées par des poudres produites à partir des gravats des anciens entrepôts des marbriers. C’est la première fois que le Marbre d’ici est mis en œuvre de cette façon-là, sur une surface au sol de plus de 250 m2. C’est l’entreprise de maçonnerie en charge de la production de l’ensemble des espaces publics de la place du Général-de-Gaulle qui l’a mis en œuvre, en suivant un cahier des charges un peu particulier. À l’époque, on ne pouvait pas utiliser des déchets du BTP pour produire de l’espace public à moins de lui donner un statut d’œuvre d’art. Quand vous êtes artisan, vous n’avez pas le droit de mettre en œuvre des matériaux non certifiés. Or les gravats issus des démolitions ne sont pas certifiés. L’assurance décennale ne couvre pas les entreprises ; donc elles refusent de mettre en œuvre les matériaux issus du recyclage. L’usage des matières premières secondaires est en général impossible. Il a fallu passer par le statut d’œuvre d’art pour s’extraire des normes en vigueur et continuer l’expérimentation autour de la matière usée et des déchets en chantier en y associant une entreprise. On a donc profité de ce statut très particulier de l’œuvre d’art, pour prolonger dans la ville en transformation ce qui avait démarré de manière expérimentale dans l’atelier. Vous voyez un ensemble de micro-fissures qui se dessinent à l’intérieur des strates colorées du sol ; c’est propre au phénomène de retrait qui apparaît sur ce béton qui se comporte différemment des bétons normés, justement parce qu’il intègre des matières premières secondaires issues du recyclage. Certaines de ces strates en béton recyclé sont faites avec des tuiles, d’autres avec du béton ou de la pierre calcaire concassée. Ici il s’agit d’un prototype dont nous somme en train d’observer le vieillissement. Mais est-ce si grave que les matériaux vieillissent en ville ? Si demain nous adoptons le principe du recyclage dans l’industrie de la construction et de l’aménagement des espaces publics, sommes-nous prêts à accepter que ces matériaux se comportent différemment d’un béton absolument classique ? Il s’agit d’une transition technique, mais aussi esthétique. Nous avons prévu un protocole d’entretien de ce Marbre d’ici : si jamais un désordre trop important se produit, les ateliers de régie de la ville sont en possession des ingrédients du Marbre d’ici et de sa formule. Ils ont été formés et pourront venir réparer la partie défectueuse. Cela induit la notion de « réparabilité » de l’œuvre d’art, plutôt que sa restauration à l’identique. La mutation est prévue, intégrée au concept et au protocole Marbre d’ici.

Gilles Montmory, chargé d’opération à l’atelier d’urbanisme de la ville d’Ivry-sur-Seine

Stefan Shankland, directeur artistique du projet TRANS305 (2007-2018)

ZAC du Plateau

Projet Trans305

Mobilier urbain en Marbre d’ici, Stefan Shankland, 2012

Espace public en Marbre d’ici, Stefan Shankland, 2016