VITRY-SUR-SEINE – ÉTAPE 5

Les fouilles archéologiques du Grand Paris Express

Samedi 5 octobre 2019 / 11h30 – 12h30

Le chantier de la gare Vitry Centre du Grand Paris Express a permis l’exhumation de vestiges archéologiques aux abords de la RD5. L’archéologue Sébastien Poignant, qui a dirigé les fouilles, nous fait part de ses découvertes, dont celle du premier monument du Boulevard des Arts.

Entre septembre et novembre 2016 ont eu lieu des fouilles archéologiques sur le site de la future gare du Grand Paris Express à Vitry-sur-Seine. Ces fouilles, dirigées par Sébastien Poignant, membre de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), ont fait resurgir presque 2000 ans d’histoire à la lisière du Boulevard des Arts et du parc du Coteau-Marcelle-Rosette. Cette opération, qui s’est conclue par une exposition à la Maison des Projets de Vitry-sur-Seine au cours de l’été 2017, a éveillé la curiosité des Vitriots, qui ont découvert que leur ville avait une histoire bien plus ancienne que la dalle Robespierre. Pour nous qui faisons notre Grand Tour, c’est l’occasion de confirmer l’importance de l’axe du Boulevard des Arts, d’imaginer le paysage beaucoup plus ouvert de ses origines et de voir se dresser son premier monument, qui pour tout voyageur se rendant à Lutèce devait apparaître comme un marqueur du territoire. Dans un contexte de mutations urbaines, l’exhumation de strates si profondes et de témoignages de la vie d’autrefois offre un repère aux habitants d’aujourd’hui. Pour l’archéologue, l’objet d’art est un indice de son temps : qu’il soit modeste ou monumental, il condense le récit précieux d’existences anonymes. Rassemblés dans la partie nord-est du parc, devant une série de panneaux qui retracent les fouilles, nous écoutons Sébastien Poignant nous raconter ses découvertes.

SÉBASTIEN POIGNANT : Avant la construction du métro, nos collègues du Conseil général ont fait un diagnostic archéologique pour déterminer si cette parcelle avait un passé. Ils sont tombés sur des vestiges, quelques sépultures et des pièces d’architecture qui appartenaient à l’ancien jardin du coteau. Suite à cela, une fouille a été organisée en collaboration avec la Société du Grand Paris et nous avons exhumé un ensemble assez complexe qui mélange plusieurs périodes successives.

Tout d’abord l’Antiquité. Vous pouvez imaginer que l’actuelle départementale est déjà une voie importante à l’époque, une voie qui permet de relier Paris à Sens et surtout à Lyon. C’est l’équivalent d’une autoroute à l’époque romaine et certainement un itinéraire gaulois à l’origine. Ces routes sont pavées, ce qui permet de déplacer très rapidement les armées. Ce sont des équipements qui sont très bien conçus. Au cours du ier siècle, ici même, un personnage important va se faire ériger un monument funéraire dont nous n’avons retrouvé que quelques fragments. C’est un monument d’une dizaine de mètres de haut, décoré de statues à taille humaine et contenu dans une petite enceinte. On ne sait rien du personnage qui a fait construire ce monument très ostentatoire, si ce n’est qu’il devait faire partie de l’élite de la société romaine, puisqu’il est représenté en toge.

Dans un deuxième temps, au milieu du iie siècle, ce monument va tomber en désuétude. L’enceinte va rester et on va venir enterrer des gens près du monument et commencer à le démonter, en prélever des pièces d’architecture pour les réemployer dans les tombes et leur donner une nouvelle vie, chrétienne cette fois-ci. La chrétienté est véhiculée depuis le Moyen-Orient par les armées romaines, ce sont elles qui amènent cette nouvelle religion qui va bouleverser l’Empire romain. Du iie siècle jusqu’à la veille de l’an mille, les gens vont venir se faire enterrer ici. Ils sont assez peu nombreux, mais ils vont peu à peu démolir le monument. Vers l’an mille, l’église interdit qu’on soit inhumé n’importe où, on doit être inhumés autour de l’église dans un périmètre qui est consacré. Il faut également payer des droits pour être enterré. Suite à cela, ce cimetière va être abandonné. On suppose que ce qui reste encore du monument, certainement très abimé, est réutilisé pour la fondation d’une chapelle Saint-Aubin dont on a une mention qui semble réelle. Elle s’installerait sur ce mausolée pour poursuivre la tradition de christianisation, tradition qui sera abandonnée au Moyen Âge pour des raisons économiques, l’Église n’ayant plus les moyens d’entretenir tous ces petits édifices dispersés, comme les oratoires. Souvent elle les donne aux privés qui vont les réutiliser dans des bâtiments. C’est peut-être ce qui s’est passé. Des restes du mausolée ont été trouvés dans les fondations de la maison qui a été démolie juste avant la construction de la station de métro, en particulier la base du podium.

Après l’abandon de la sépulture, la zone se change en un terrain vague qui va servir de carrière, exploitée en sous sol pour la fabrication de tuiles qui alimentent la construction de Paris. Au xive-xve siècle, commence à apparaître une ferme dont on a retrouvé quelques vestiges assez ténus, très abîmés par les aménagements plus gros qu’il y a eu après. Cette ferme va s’embellir, notamment à partir du xviie siècle, époque de la construction d’un grand nombre de châteaux en région parisienne. C’est la période du grand faste et des jardins. Dans la région où nous sommes vont apparaître les grandes familles de pépiniéristes que vous connaissez encore, les Vilmorin, etc. On a retrouvé un certain nombre d’aménagements directement liés à leur activité. Notamment un ingénieux système d’alimentation en eau, avec des robinets que l’on trouve uniquement dans de très grands châteaux comme Versailles ou Saint-Germain-en-Laye, des pièces tout à fait remarquables. Il s’agit donc sans doute de la maison d’un pépiniériste dont on n’a pas retrouvé le nom, une maison magnifique, mais qui sera plus tard démolie.

Tout ce secteur-là sera divisé en plusieurs lots au xixe siècle et va être revendu en 1896 au docteur Bourneville, qui est un monsieur tout à fait remarquable, parce qu’il va transformer les écoles-asiles, où l’on enfermait les enfants qui avaient des problèmes psychiatriques, en développant une pédagogie pour les éduquer et les réintégrer. Il achète ces terrains et fait construire tous les bâtiments que vous voyez encore dans le parc pour éduquer ces enfants. On a retrouvé de cette période, tout ce qui servait à la vie quotidienne des pensionnaires : des brosses à dent, des jouets, des médicaments et, chose singulière, les restes d’animaux de compagnie. On s’est aperçu que Bourneville utilisait de petits animaux pour développer la sociabilité des enfants. Cette institution s’est perpétuée jusqu’en 1956 où l’on crée les Institut médico-éducatifs, les IME que l’on connaît aujourd’hui, puis la maison va servir de bibliothèque avant d’être démolie pour laisser place à un nouveau chapitre, marqué par l’arrivée du Grand Paris Express.

PERSONNE DANS LE PUBLIC : Peut-on considérer qu’autour du mausolée c’était le centre-ville ? Est-ce que le cœur de la ville se trouvait là ?

SÉBASTIEN POIGNANT : Non, le monument était isolé. Le village était beaucoup plus proche de la Seine. Il faut imaginer un espace complètement dégagé. À l’époque, il existait quelques villages-rues, mais pas tant que ça. Souvent les villages sont décalés par rapport à ces grands axes. Les centre-ville d’aujourd’hui ou les villages sont souvent implantés, pour faire simple, sur le site d’anciennes villas romaines. Et ces villas étaient toujours situées à distance de la route. Vitruve, le grand théoricien de l’architecture, explique qu’il faut toujours être à un kilomètre de la voie principale, parce qu’elle est bruyante, qu’il y a des accidents, qu’il y a des convois qui passent, donc on se met un peu en retrait. En revanche, ce monsieur avait envie d’être vu, de laisser une marque dans le paysage, c’est pour cela que le monument est au bord de la route.

STEFAN SHANKLAND : Quand nous avons appris que le Boulevard des Arts se superposait à la voie romaine, nous avons imaginé qu’il s’agissait d’une voie militaire ou d’une voie d’apparat, mais on nous a dit que c’était plutôt une voie laborieuse, par laquelle on acheminait des matériaux…

SÉBASTIEN POIGNANT : La route servait aux deux, il ne faut pas avoir une vision trop étroite. Les routes d’apparat, c’est le grand réseau qui va être tissé à partir de César, et notamment sous Auguste, qui va les développer pour transporter très rapidement ses troupes. Il faut des routes qui soient solides. Mais une fois que l’empire est pacifié, tout le monde les utilise, elles servent pour le commerce. Après elles ont pu changer, parce qu’il faut les entretenir. Quand il y a un accident, il faut du temps pour les réparer. On crée des voies de délestage, donc souvent elles se déplacent. Et puis les conditions climatiques vont parfois modifier le tracé des voies. On traverse la Seine à un endroit, si une crue arrache le pont, on va construire autre chose ailleurs… Plutôt qu’une route unique, il faut imaginer des faisceaux de voies. On utilisait de préférence les voies navigables, parce qu’il y a moins de casse, et les routes étaient parfaitement entretenues. Parler de « voie laborieuse », c’est un peu misérabiliste. Pour faire venir du marbre des Pyrénées ou d’Italie pour construire des maisons à Trèves, vous avez intérêt à ce que les routes soient en bon état. Tout type de biens était acheminé sur ces routes, le vin, les huiles, du garum, de la vaisselle, on a déjà des produits qui viennent de l’autre bout du monde. Et cela continue au Moyen Âge, où l’on commerce avec l’Inde, le Pakistan, l’Afrique du Nord. Il arrive parfois que ces voies de communications soient barrées par des problèmes politiques, mais elles n’ont jamais cessé d’exister…

Le passé est quelque chose d’important pour les habitants, cela leur permet de mieux identifier leur ville.

PERSONNE DANS LE PUBLIC : Pourquoi n’y a-t-il pas d’urbanisation autour des routes ?

SÉBASTIEN POIGNANT : Il y avait des relais, puisqu’on ne se véhicule que d’une journée à l’autre. La poste est née sous l’Empire romain. On trouve des auberges, des écuries et des forgerons à toutes les journées de marche. Tous les trente kilomètres, il y a une petite vie qui se développe. Il y a donc des petites villes en bord de route, puis d’autres villes en retrait qui alimentent ces petites villes et les grandes villes qui sont alimentées par la campagne. Tout ça c’est un système économique qui s’équilibre et qui a tendance à se développer. Les changements qu’on perçoit, c’est quand certaines villes deviennent moins importantes, mais on a toujours un tissu très dense de points d’urbanisation, qui sont les villages, ceux que l’on connaît actuellement.

STEFAN SHANKLAND : Dans le cadre de l’étude sur le Boulevard des Arts, nous avons été amenés à nous intéresser au patrimoine et à tout ce qui donne une valeur au territoire. Une découverte comme celle-là a-t-elle un impact sur les habitants de Vitry ? Qu’est-ce que cela change au niveau de leurs représentations ?

SÉBASTIEN POIGNANT : Les Vitriots ont été très intéressés par ces découvertes. L’exposition à la Maison des Projets a eu beaucoup de succès. Le passé est quelque chose d’important pour les gens, cela leur permet de s’ancrer, de mieux identifier leur ville. Ces découvertes ont aussi une dimension artistique, puisque notre matière à nous archéologues ce sont des objets qui racontent une histoire. Ces objets suivent la mode de leur époque, ils sont beaux parce qu’ils sont de leur temps, et cette évolution nous permet de reconstruire la chronologie de certains événements. Les gens y sont assez sensibles parce que cela s’inscrit dans l’histoire du lieu où ils vivent. Pour les populations qui sont nées ailleurs, il est important de recréer quelque chose ici, de se construire une appartenance. Cette appartenance, il la trouve dans le passé et dans l’art. Qui n’est pas fier d’avoir une belle église dans son village, indépendamment de sa religion, simplement parce que c’est un beau monument ?

PERSONNE DANS LE PUBLIC : Pouvez-vous nous parler du rapport entre l’archéologie et le chantier ? Tous ces éléments archéologiques ont été découverts à l’occasion du chantier du Grand Paris Express…

SÉBASTIEN POIGNANT : Il y a vingt ans les conditions d’interventions étaient encore un peu chaotiques, aujourd’hui il existe un cadre légal qui nous permet de nous coordonner parfaitement avec la Société du Grand Paris. Cela nous laisse le temps d’étudier correctement ce qui a été découvert sans retarder le chantier. Après la phase de diagnostic du Conseil général, le résultat est transmis aux services de l’État qui décident si le site est suffisamment intéressant pour mener des fouilles. Si les fouilles sont considérées nécessaires, l’État émet une prescription et l’aménageur choisit un opérateur public ou privé pour réaliser les fouilles. En l’occurrence, l’Inrap (qui est un établissement public) a signé un accord cadre avec la Société du Grand Paris qui le désigne comme opérateur sur tous les chantiers du Grand Paris Express. Une fois l’opérateur désigné, celui-ci rassemble des spécialistes compétents pour les périodes et le type de vestiges concernés, ainsi qu’un responsable d’équipe de recherche.

PERSONNE DANS LE PUBLIC : Une fois que les sépultures sont découvertes que faites-vous des restes ?

SÉBASTIEN POIGNANT : Une fois la fouille réalisée, il faut laisser place à l’aménagement. Les squelettes sont prélevés et étudiés pour en tirer un maximum d’information. Ici par exemple, on a exhumé un homme qui avait une grave pathologie au genou qui l’empêchait de marcher. On a retrouvé les fers de ses béquilles. C’est l’un des plus anciens témoignages archéologiques d’appareillage orthopédique. Une fois que nous avons achevé les études que nous pouvons faire actuellement, les restes sont stockés dans de grandes réserves. Les techniques évoluent très vites. Il est fort à parier que dans moins de dix ans on pourra généraliser les recherches ADN et obtenir des informations plus précises. Il y aura peut-être une autre histoire à écrire.

Sébastien Poignant, archéologue, Inrap

Stefan Shankland, directeur artistique de l’AMO artistique et culturelle Boulevard des Arts

Voie romaine

Monument funéraire d’un anonyme, ier siècle ap. J.-C.

Ancien domaine de pépiniériste, xviiexviiie siècle

Chantier de la gare Vitry Centre