Choisy-le-Roi – Étape 3

T9 en chantier : exploration de la sous-face de l’A86

Dimanche 22 septembre 2019 / 13h – 16h

L’autoroute A86 enjambe le Boulevard des Arts à mi-chemin entre Paris et Orly. Livrée à la circulation automobile, la sous-face de ce monument métropolitain a tout l’air aujourd’hui d’un non-lieu. L’agence Richez Associés prévoit de convertir cet espace en station du Tram 9 et d’en rendre l’usage aux habitants.

Drôle d’endroit pour un pique-nique. Après avoir quitté l’Usine Hollander, nous nous réfugions sous le tablier de l’A86 pour nous protéger de la pluie. Debout sur un sol de gravillons charbonneux, séparés du trafic par des glissières en béton, nous observons la voûte et son alignement de vertèbres colossales avec un soupçon d’inquiétude. Nous sommes dans le ventre de la baleine. Cet ouvrage qui ne semble pas avoir été pensé pour nous accueillir nous offre tout de même un abri. Et c’est bien cette fonction que l’agence Richez Associés entend valoriser en requalifiant ce non-lieu en une station de tramway de la ligne 9. Monumental par ses dimensions, et peut-être, à l’instar du boulevard périphérique, par l’image négative qui lui est associée, celui d’un équipement bruyant et pollué réservé à l’automobile, la sous-face de l’A86 se situe en plein centre du Boulevard des Arts. En dialogue avec Stefan Shankland, Vincent Cottet, paysagiste en charge de l’aménagement des espaces publics de la ligne 9, nous présente comment il envisage la reconversion de cet espace et sa restitution aux habitants.

STEFAN SHANKLAND : La raison pour laquelle nous avons demandé à Vincent Cottet de nous rejoindre ici, c’est que nous sommes à la fois au milieu du parcours du Tram 9 et à mi-parcours de notre Grand Tour. C’est aussi le croisement de deux axes importants : l’A86 et le Boulevard des Arts. Or ce milieu, matérialisé par le passage sous l’A86, a aujourd’hui l’apparence d’un non-lieu. Je voudrais donc vous demander comment le projet du Tram 9 va transformer ce non-lieu en un lieu.

VINCENT COTTET : Ce lieu est porteur d’au moins deux dimensions. Premièrement, nous sommes sous l’A86, qui est le périphérique francilien, qui sépare la ville dense de la ville en devenir, avec des usages différents de part et d’autre. Ensuite nous sommes à l’arrière de trois communes. Ce lieu n’a pas été investi, il a été entièrement mis au service de la voiture. L’arrivée du tramway le renverse complètement : ce qui était à l’arrière de la commune devient une porte d’entrée. Enfin, j’ai du mal à parler de porte, parce que cela implique qu’il y ait un intérieur et un extérieur, or ce que nous sommes en train de concevoir, c’est un territoire commun, une place publique partagée par les trois communes. On peut vraiment lui donner cette dimension, parce que l’échelle du lieu s’y prête. Il est dans l’ordre des choses que la ville reprenne sa place dans des lieux comme celui-ci, mais si nous voulons transformer ce non-lieu en un lieu, je crois qu’il faut donner du temps à l’appropriation. Ce temps nécessite un premier courage politique, celui de ne pas fermer le lieu, de ne pas le figer par l’aménagement. Notre projet est d’accueillir le voyageur avec les fonctions de transport de base, mais aussi d’ouvrir un espace configuré de manière extrêmement libre, où l’intervention consiste simplement à modifier le regard. Nous voulons créer les conditions d’un changement, sans attribuer à cet espace une identité que l’on pourrait regretter par la suite.

La première étape a été de convaincre les édiles de retirer la partie ouest de l’ouvrage aux voitures pour la dédier entièrement au tramway. Il a fallu négocier avec l’État, car nous sommes sur une entrée majeure d’autoroute, avec deux bretelles importantes. Les voitures resteront sur la partie est. Nous dégageons donc un vaste plateau, qui s’étend bien au-delà de la sous-face, depuis le tapis enherbé du tramway au nord, jusqu’aux immeubles de Thiais au sud, un grand ruban qui permettra aux vélos et aux piétons de circuler et d’accéder à la station. C’est un espace qui se veut généreux et apaisé, avec un univers sonore qui va évoluer avec la moindre présence des voitures.

La deuxième étape a été de réfléchir au traitement de l’ouvrage lui-même. Comment faire oublier que nous sommes sous l’autoroute ? Comment rendre ce lieu accueillant pour le voyageur ? Ce que nous avons proposé, c’est une mise en lumière naturelle qui crée un sentiment d’intériorité positive. On va nettoyer l’ouvrage, simplement en passant de l’eau pour enlever la poussière, et on va la recouvrir avec une peinture légèrement dorée, qui préserve la texture du béton, et dégage une matière capable d’accrocher la lumière, de la refléter de manière très différente selon les travées, afin de mettre en valeur le squelette de l’ouvrage, ce grand organe dont les vertèbres seront comme des photophores, dont l’irisation variera au gré des heures de la journée et des saisons. Cette peinture dorée fera oublier les nuances de gris qui aujourd’hui nous paraissent sales, pour donner à la voûte la dimension d’une grotte, que l’on viendrait habiter.

STEFAN SHANKLAND : Pour nous replacer dans ces Journées européennes du patrimoine, pour vous est-ce qu’un lieu comme celui-ci a une valeur patrimoniale ? Ce n’est pas une œuvre d’art, c’est un ouvrage d’art ; mais vous en parlez comme s’il avait des véritables qualités esthétiques. Votre ambition est-elle d’en faire une œuvre d’art ?

VINCENT COTTET : Ce qui est très intéressant avec ces grands projets d’infrastructure, c’est qu’on revisite des espaces considérés comme sans valeur. Au premier regard, la ligne de 10,3 km du tramway ne semble traverser que des non-lieux. Lors d’une première étude, nous avons fait tout un travail de recensement de situations urbaines qui sont ni de l’art ni de l’espace public, mais qui ont une valeur d’espace commun, soit que les gens se les sont appropriées, soit qu’elles aient une valeur symbolique, ou qu’elles servent de repères dans la ville. Cette banlieue a un défaut, c’est qu’elle manque d’horizon. Il manque des ouvertures qui donnent la possibilité de s’orienter. À Paris, il y a un monument au bout de chaque avenue, en banlieue, au bout de l’avenue souvent il n’y a rien. Ces grands projets d’infrastructure ont le mérite de donner un sens à la ville, d’offrir une ligne structurante, à laquelle on peut se raccorder. Mais les stations sont toutes identiques, elles ont toutes la même signalétique, dès lors la problématique c’est de trouver des repères qui permettent au voyageur de relier l’infrastructure de transport à l’environnement urbain. Or sur notre itinéraire, il y a cet ouvrage, qui, si on ne le regarde pas comme nous le regardons aujourd’hui, passe inaperçu, mais également d’autres éléments d’architecture ou des trouées dans le paysage urbain, qui font partie de la grande galerie d’images qui dessine la scène de fond, le décor du tramway. Nous avons sensibilisé Île-de-France Mobilités à cette question, qui nous a donné la liberté d’aménager le parcours, avec des petits budgets soit de lumière, soit de ravalement. Ici nous avons obtenu la possibilité de peindre la sous-face de l’A86, ailleurs d’installer une lumière qui souligne la ligne de force d’un immeuble, comme un signal dans l’espace urbain. Nous souhaitons aussi proposer une fresque pour le mur du cimetière d’Ivry. Mais il ne s’agit pas de faire un travail artistique, simplement de questionner les conditions d’expérience du voyageur. Plutôt que la création d’une œuvre statique, il s’agit plutôt de situations d’appropriation différentes. Le projet tel qu’on le conçoit aujourd’hui n’est qu’un point de départ, il fera l’objet de réappropriation, de réinterprétation, à partir d’un premier regard que nous avons porté. Dans un endroit comme ici, si des usages se mettent en place, nous aurons gagné la partie.

Notre intervention consiste simplement à modifier le regard.

STEFAN SHANKLAND : Nous sommes au point de bascule du Boulevard des Arts, c’est la partie la plus difficile. Comment faire pour qu’un concept comme celui de Boulevard des Arts existe dans un endroit comme celui-ci ? Au niveau du Mac/Val, cela paraît évident, mais ici, si on arrive à faire changer le regard sur la ville, on tient peut-être la clé du Boulevard des Arts. L’idée d’intégrer le Boulevard des Arts au réel joue sans doute quelque part par ici.

VINCENT COTTET : Il y a un travers dans lequel nous aurions pu tomber, c’est de changer cette sous-face en galerie d’art ou de faire intervenir un artiste qui transforme complètement l’ouvrage. Je m’y suis refusé dès le début. Cela aurait été facile, mais ça aurait figé l’espace, alors que ce lieu doit rester le plus neutre possible, puisque, comme vous l’avez dit, c’est un point de bascule. Il ne doit pas cristalliser le Boulevard des Arts, ce ne doit pas être le lieu de l’art. Peut-être qu’il finira par accueillir des œuvres, mais de manière éphémère. J’ai préféré faire un travail plus humble avec nos éclairagistes. C’est un lieu difficile à éclairer parce qu’il y a un fort contraste entre l’intérieur et l’extérieur. Nous ne savons pas encore si l’ouvrage à la capacité d’attraper la lumière comme nous l’imaginons. Dans ce genre de projet, tout se décide le jour où l’on fait les essais. Nous avons devons encore faire des tests cet hiver, quand l’ouvrage aura été nettoyé et peut-être que ce sera différent de ce que je vous ai annoncé… En tout cas, éclairer avec justesse, c’est très compliqué, d’autant plus que je tiens à éclairer avec très peu de consommation énergétique. Il faut absolument rester frugal, sinon nous revenons en arrière et nous n’en avons pas les moyens.

STEFAN SHANKLAND : Ce que j’aime avec ce lieu c’est que, malgré son caractère artificiel, on puisse en parler comme d’une grotte, que l’on regarde les effets de vieillissement du béton comme des qualités avec lesquelles il est possible de jouer. Je trouve intéressant de le regarder à la fois comme une construction humaine et un phénomène naturel, un environnement où il fait plus sombre, qui a des caractéristiques sonores, climatiques aussi, où il fait plus frais qu’à l’extérieur, où l’on est protégé de la pluie… et de considérer l’ensemble de ces « étant-donnés » pour s’interroger sur la façon dont ils peuvent jouer un rôle dans une ville.

VINCENT COTTET : Nous avons poussé cette logique jusqu’au bout en valorisant la voûte. Ce sera la seule station à ne pas être équipée d’un abri. Sur le quai il y aura juste la billetterie, des bancs en béton, un équipement extrêmement dépouillé. Je ne suis pas architecte, mais ces ouvrages-là, je les regarde toujours avec beaucoup de respect. D’abord parce qu’on a fait couler énormément de béton et émis quantité de carbone pour les construire, mais surtout parce qu’il s’en dégage une certaine beauté, déjà par leur échelle. Des ouvrages comme ceux-là paraissent terribles ; mais il suffit d’un peu de lumière pour qu’ils deviennent sublimes. J’ai une grande confiance dans le changement de regard que nous pouvons opérer. Quand nous avons découvert cet ouvrage, au milieu des voitures, il nous a paru évident qu’elle avait été dessinée par un architecte. Sa structure est le résultat d’une pensée constructive, qui donne un sens au dessin, un sens qu’on retrouve dans tous les ouvrages d’art de l’A86, dans les viaducs, les sous-faces, des lieux à grand échelle, pas ou mal appropriés, autour desquels la nature s’est parfois installée de manière timide. Les viaducs offrent des vues incroyables sur la Seine. Avec le temps, le béton se couvre de poussière et de quelques traces, mais, contrairement à l’immobilier, qui est vite usé ou démodé, il s’arrête de vieillir, il a atteint son point d’équilibre. Dans quelques années, on commencera à regarder ces ouvrages différemment. On se dira que le geste et l’échelle étaient osés, ils deviendront des monuments de la banlieue sous lesquels les habitants seront fiers de pouvoir se rassembler.

Vincent Cottet, paysagiste, agence Richez Associés

Stefan Shankland, directeur artistique de l’AMO artistique et culturelle Boulevard des Arts

Sous-face de l’A86

Les étudiantes du DSAA Alternatives Urbaines ont rédigé leur carnet de bord du Grand Tour. Un atelier d’écriture animé par Métie Navajo, autrice en résidence au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

 

« C’est un tour de magie ? De la poudre de perlimpinpin » (Juliette)

Il est onze heure, pique nique en milieu urbain, sous le pont de l’A86.

Voitures, klaxons, pots d’échappements.

Déchets partout, sol gris, sale, pollué. Notre pique-nique au milieu.

Explication du projet d’aménagement des espaces publics autour du futur tram 9 par un architecte : le pont va être repeint en doré.

Un clochard s’installe pour faire sa sieste à côté du groupe.

Prise de recul sur la situation, marre des concepts, envie d’agir.

J’observe les passants qui nous regardent depuis leurs voitures, échange de regards avec l’un des conducteurs, un air de « Mais qu’est ce que vous foutez-là ? », je baisse la tête, un coup de vent soulève la terre grise, sale et polluée sur le pique-nique.

Je rigole, je relève la tête, le conducteur voit que je suis désemparée, il rigole avec moi.