Orly – Étape 1

Crépuscule au parc des Saules

Vendredi 20 septembre 2019 / 18h30 – 20h

Le belvédère du parc des Saules est l’un des trésors cachés d’Orly. Au sommet du parc, conçu par le paysagiste Alexandre Chemetoff, un vaste cadran solaire domine la vallée de la Seine. Ce cadran, qui est aussi une table d’orientation, inspire à Denis Moreau une méditation sur la géographie urbaine.

En fin de journée nous nous rassemblons sur le belvédère du parc des Saules à Orly, autour du cadran solaire conçu par Alexandre Chemetoff, l’architecte-paysagiste, maître d’œuvre du parc. Le parc, inauguré en 1998, a été construit sur un ancien terrain de motocross, avec les matériaux de déblais issus de la construction du Grand Ensemble. Le belvédère auquel conduit la pente douce d’une allée bordée d’acacias forme un promontoire d’où l’on aperçoit la vallée de la Seine et ses collines. Il se dégage du site une sensation de paysage-territoire, que l’on comprend mieux si l’on regarde la carte. L’allée épouse la forme des voies ferrées environnantes – la boucle du Grand Godet qui connecte le MIN de Rungis à la ligne Paris-Orléans – pour évoquer la course d’une étoile filante orientée vers le sud. Sur le belvédère une table d’orientation circulaire est dessinée au sol, au milieu de laquelle est plantée une aiguille de métal inclinée. Le soleil décline au-dessus d’Orly. Denis Moreau nous fait part de ses impressions sur le site en dialogue avec Stefan Shankland.

DENIS MOREAU : Dessiner une table d’orientation, c’est assez bienvenu. J’ai photographié l’intégralité de la frise pour l’analyser comme une sorte d’algorithme. Selon moi, elle n’est pas tout à fait exacte, il manque certains repères comme Bois-l’Abbé, quelques éléments m’ont semblé absents. La représentation est très stylisée, à la manière des grands ateliers d’urbanisme. On peut se demander si l’objet à une validité géographique, ou si la personne qui l’a dessiné connaît vraiment le territoire dans le détail, s’il reproduit précisément la ligne des reliefs à l’horizon par exemple. Or c’est très important pour s’orienter. Charles de Foucauld par exemple dessinait les paysages du Sahara pour l’armée. Le désert est un paysage monotone, mais quand on connaît précisément certains aspects de la ligne d’horizon, on peut arriver à diriger une troupe sans s’égarer… Il ne faut pas oublier que l’art de l’orientation est un art militaire et que l’artiste-promeneur est aussi un pilote de char potentiel ! Ne vous méprenez pas, malgré mon t-shirt Star Wars, je suis objecteur de conscience… Je trouve important de s’interroger sur l’exactitude de cette table d’orientation, du moins dans le cadre d’un atelier pédagogique sur la géographie urbaine.

Il y a tout un ensemble d’indices qui nous reconnecte au paysage.

STEFAN SHANKLAND : Est-ce que la qualité de l’œuvre ne consiste pas dans l’expérience qu’elle propose, plutôt que dans son exactitude géographique ? Es-tu sensible à la qualité du paysage ?

DENIS MOREAU : La montée qui mène jusqu’au belvédère est très émouvante. On a eu un peu de mal à la trouver, parce que l’entrée est barrée pour empêcher les motos de passer. Tout le dispositif a été pensé pour proposer une expérience sensible au visiteur, de la longue montée parmi les arbres où se découvre peu à peu le paysage, jusqu’au détail des pierres volcaniques au pied de l’aiguille du cadran. Il y a tout un ensemble d’indices qui nous reconnectent au paysage. Ces histoires de connexion et de déconnexion sont significatives pour moi. Parmi les artistes-promeneurs, il y a un monsieur qui s’appelle Lucius Burckhardt qui a théorisé la « promenadologie ». La promenadologie c’est redonner du sens aux espaces traversés, expliquer ce que l’on voit. Moi, je me positionne plutôt comme un « hacker urbain ». Dans Neuromancien, l’écrivain de science-fiction William Gibson, raconte l’histoire d’un hacker qui aide des intelligences artificielles à aller vers la conscience… face à « l’intelligence artificielle de la ville », il faut reconnecter nos expériences sensibles.

STEFAN SHANKLAND : L’œuvre d’art dans l’espace public en général c’est un objet monumental. On prend rarement la place de l’objet, on le regarde. Mis à part l’aiguille qui interagit avec le soleil et nous connecte avec le cosmos, l’objet se situe au sol. Si on comprend cette proposition comme une œuvre d’art, nous sommes au centre de l’œuvre. La table d’orientation ne fonctionne que si l’on se place au milieu. Je ne viens pas ici pour admirer l’objet, mais l’objet me place au centre du paysage que je contemple.

DENIS MOREAU : Ce n’est pas une simple sculpture, mais une œuvre beaucoup plus subtile. La courbe joue parfaitement avec les courbes environnantes, celles du chemin de fer également, il y a un effet de résonance, qui nous donne une place dans le bruit blanc du paysage métropolitain. Ce dispositif me parle aussi de l’anthropocène. Nous sommes sur des remblais et vous avez autour de vous la géographie physique du Bassin parisien.  Je ne suis pas sûr que la géographie physique soit encore enseignée de nos jours. Or, on en a toujours besoin, même quand on construit des lignes de train. Le Grand Paris Express, on le construit aussi en prévision du réchauffement climatique et parce qu’il va falloir se passer de pétrole. Nous sommes dans un âge où les reliefs de la Terre vont devenir artificiels et les scientifiques pensent à envoyer des poussières dans le ciel pour éviter que la température de la Terre augmente de 4° C. Voilà le genre de science-fiction que m’inspire ce lieu… peut-être à cause des pierres volcaniques au centre du cadran.

Denis Moreau, urbaniste activiste, artiste-marcheur

Stefan Shankland, directeur artistique de l’AMO artistique et culturelle Boulevard des Arts

Parc des Saules, Bureau des paysages (A. Chemetoff, C. Pierdet, P. Hamelin), 1996

Cadran solaire, Bureau des paysages (A. Chemetoff, C. Pierdet), 1996

Raccordement grande ceinture – ligne Paris-Orléans, v. 1900

Grand Godet ferroviaire

Vallée de la Seine

Les étudiantes du DSAA Alternatives Urbaines ont rédigé leur carnet de bord du Grand Tour. Un atelier d’écriture animé par Métie Navajo, autrice en résidence au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

 

« C’est quand même quelque part » (Camille)

Vendredi soir

Il recouvre le sol de cartes routières, ses repères de navigateur urbain comme il dit. Analyse et critique du cadran. Tu préfères regarder le soleil, orange dans les feuillages secs.

Ici la ville est un panorama. Dispersion de l’écoute.

Les yeux découpent l’horizon, chaque relief scruté.

Il dit des noms. Les pointes de son doigt.

Mais tout se perd et s’oublie. Juste tu photographies,

pour garder un peu de cette lumière.