La première mission qui nous a été confiée dans le cadre de l’AMO « accompagnement artistique et culturel du Boulevard des arts » était de définir un schéma directeur artistique et culturel le long de la future ligne du Tram 9. Très vite il nous a paru impossible de répondre à cette mission sans engager une enquête de terrain, articulée autour de différents projets menés en collaboration avec les acteurs du territoire. L’objet de cette enquête, qui a duré deux ans, a été d’observer le territoire pour mieux définir ce que pourrait être le Boulevard des Arts.

Qu’est-ce que le Boulevard des Arts ?

Le Boulevard des Arts c’est d’abord un nom : c’est un « label » né de la volonté politique de l’Établissement public territorial Grand-Orly Seine Bièvre de doter le territoire d’une dimension artistique et culturelle. Le Boulevard des Arts c’est également un linéaire : c’est le couloir de la RD5 actuellement en chantier qui doit accueillir la future ligne du Tram 9. Ce linéaire s’étend sur 11 km de la porte de Choisy dans le 13e arrondissement de Paris jusqu’à la place Gaston-Viens à Orly. C’est un axe circulant qui traverse cinq communes. Enfin, le Boulevard des Arts c’est un projet : un projet artistique et culturel dont les contours et les directions sont à définir, ce qui est l’objet de la mission qui nous a été confiée.

Au fil de cette mission nous avons constaté que les acteurs du territoire, que ce soit les habitants, les aménageurs, les institutions culturelles ou les services culturels des différentes villes, ne partageaient pas toujours le même point de vue sur le Boulevard des Arts. Nom, linéaire, projet : ces trois dimensions renvoient chacune à des représentations différentes qui entrent parfois en contradiction et suscitent des malentendus.

Parmi ces malentendus, il en est un qui domine : celui d’un projet artistique qui serait imposé au territoire. La notion d’art associée à celle de boulevard évoque immédiatement une forme de prestige, la volonté d’ennoblir le territoire traversé par la ligne du Tram 9. Poussée à l’extrême cette idée conduit à imaginer quelque chose comme un « Champs-Élysées des Arts ».

De la notion d’art au patrimoine élargi

Pour les habitants qui le pratiquent au quotidien, rien n’est plus éloigné de la réalité du territoire que l’idée d’un « Boulevard des Arts ». Imposer l’art au territoire ou le traiter comme s’il était de l’art, cela peut être vécu comme un provocation. Cette démarche est perçue la plupart du temps comme venant d’une culture autre dont on ne possède pas les codes. Elle renvoie à l’idée que quelqu’un cherche à s’approprier une valeur qui vous échappe, au même titre que vous échappe l’avenir qui s’annonce dans l’aménagement de la ville. L’art, qui est pensé comme un processus inclusif, démocratique, qui cherche à se mettre au niveau du réel, est alors compris comme un agent d’exclusion. Cette tension entre le nom « Boulevard des Arts » et la réalité du territoire vécue par les habitants est quelque chose que nous avons ressenti lors de notre mission, et qui se traduit souvent par un rejet de la notion d’art.

En revanche, si on met de côté la notion d’art ou plutôt si on l’élargit à l’ensemble de ce qui a une valeur ou un sens pour les habitants sur le territoire, le regard change. Les mêmes personnes qui manifestent un rejet de l’art, de l’art contemporain en particulier, se retrouvent en adhésion avec la notion de patrimoine. Un patrimoine qu’il faut lui-même élargir à l’ensemble des éléments qui font l’identité d’un territoire auquel les habitants sont attachés, même s’il ne cesse de leur échapper à travers ses mutations. À partir du moment où on aide les habitants à faire que leur quotidien prenne plus de valeur, plus de visibilité, plus d’importance, à faire en sorte qu’il soit en quelque sorte protégé et partagé par tous, leur adhésion est complète.

Faire l’inventaire du Boulevard des Arts

Ce qui se dégage de ce constat, c’est que le Boulevard des Arts en tant que projet pourrait passer par un élargissement de la notion d’art à la notion de patrimoine compris comme patrimoine ordinaire, extraordinaire ou infra-ordinaire. Ce patrimoine nous en avons dressé un inventaire provisoire, composé d’éléments que nous avons rencontrés sur le terrain : objets de mémoire, monuments, œuvres d’art, bâtiments, paysages, patrimoine vivant, végétal et animal, mais aussi patrimoine social, urbain, historique.

Si on commence à stratifier l’ensemble de ces éléments, on obtient un Boulevard des Arts qui est beaucoup moins élitiste, donc moins restreint et surtout moins isolé. Car le risque du Boulevard des Arts, ce serait de créer un objet artistique et culturel singulier, mais isolé du territoire, quand nous voulons au contraire l’y intégrer. À partir de cette notion de « patrimoine élargi » nous pouvons imaginer un Boulevard des Arts à la fois vivant, complexe et partagé.

Par conséquent, le Boulevard des Arts pourrait désigner notre capacité dans les années à venir à identifier tout ce qui fait sens ou valeur sur le territoire et à l’augmenter de nouvelles propositions issues d’une diversité de projets artistiques et culturels. Dans ces conditions les contributions d’un habitant, d’une école, d’un groupe de chercheurs, d’un artiste en résidence, d’une commande publique pérenne ou d’un événement éphémère seraient toutes à prendre, elles participeraient toutes à l’intelligibilité du territoire.

À partir de cette proposition, il serait également possible de créer un événement annuel, par exemple lors des Journées européennes du patrimoine, qui serait l’occasion de restituer auprès du public les différents projets réalisés sur le Boulevard des Arts. Le renouvellement de ces projets d’année en année renforcerait l’attractivité du territoire et permettrait au Boulevard des Arts de se construire dans le temps.

Territoire et pratiques en mutation

Mais élargir la notion d’art à celle de patrimoine est-ce suffisant ? Notre mission nous a permis d’aller plus loin dans la définition des différentes dimensions du Boulevard des Arts.

Nous l’avons dit, le Boulevard des Arts est un linéaire de 40 m de large sur 11 km de long. Ce linéaire traverse une série de communes de proche banlieue parisienne qui ont subi des mutations successives au cours des 150 dernières années, et qui continuent à se transformer. Ce boulevard est donc révélateur d’un état du territoire. La notion de boulevard, associée au couloir de la RD5 et à la future ligne du Tram 9, est peut-être trop restrictive, mieux vaut parler sans doute pour désigner la réalité du territoire de « territoire en mutation ».

La même chose s’observe avec la notion d’art. Dans l’expression « Boulevard des Arts » on peut dire que le terme art désigne de toute évidence les œuvres d’art et les institutions culturelles situées le long du linéaire, auxquels on peut ajouter un certain nombre d’événements. Mais, une nouvelle fois, il est possible d’élargir cette notion d’art à quelque chose que nous avons rencontré, et dont nous avons dressé la liste : un ensemble des initiatives, qui viennent d’individus, d’artistes, d’associations, d’institutions ou de villes, et qui ont pour dénominateur commun d’être liées au territoire.

Au cours de notre mission, nous nous sommes aperçu que le territoire était riche d’un ensemble de pratiques de terrain, et la proposition que nous voudrions faire c’est d’élargir le terme art, par-delà les œuvres et les institutions, à l’ensemble de ces pratiques. La rencontre entre un territoire en mutation et des pratiques artistiques et culturelles de terrain, ce pourrait être cela le Boulevard des Arts.

Un boulevard des pratiques artistiques et culturelles de terrain

Les pratiques artistiques et culturelles de terrain sont aujourd’hui peu visibles, elles dépendent chacune de leur propre communication, il n’existe aucune instance pour les fédérer, leur donner les moyens collectifs de se faire connaitre auprès des acteurs du territoire, des habitants et du monde de l’art. Ces pratiques sont une des richesses et une des valeurs vivantes du territoire.

Par ailleurs, si ces pratiques artistiques et culturelles de terrain semblent intéresser en priorité ceux qui ont en charge l’art et la culture dans les territoires, l’expérience acquise au cours de leurs projets constitue une véritable expertise. Une expertise dans la connaissance du terrain, dans la compréhension des habitants, de leurs attentes et de leurs besoins, mais encore une compétence en terme d’imaginaire et de savoir-faire par rapport au territoire en mutation. Cette expertise nous voulons la porter à la connaissance des aménageurs du territoire.

Nous préconisons donc d’une part de développer un dispositif de soutien aux pratiques artistiques et culturelles de terrain, pour les faire monter en visibilité, les fédérer et renforcer leurs compétences, et d’autre part d’accompagner les aménageurs du territoire dans une meilleure compréhension de ces pratiques, afin qu’émane un ensemble de missions qui permettent de les intégrer aux transformations de la ville.

Cette démarche, cela pourrait s’appeler le Boulevard des Arts : non plus un linéaire, mais un programme à l’échelle du territoire qui vise à faire se croiser de façon dynamique et vivante les enjeux qui sont ceux de l’urbanisme et ceux de l’art et de la culture.

Un partenariat de longue date autour d’un axe structurant

Après de nombreuses années de lobbying, les efforts conjugués des communes concernées par la ligne de bus 183 se concrétisent à travers la réalisation d’un tramway sur la RD5 qui soit à la hauteur des actions de requalification urbaine ambitieuses et volontaristes engagées par ces dernières. En effet, la ligne de bus 183, qui relie actuellement Paris-Porte de Choisy à Orly-aéroport, est saturée et une des lignes les plus fréquentées du Val-de-Marne. En l’état, elle ne permet plus de répondre aux besoins actuels de la population, et a fortiori ne pourra pas répondre aux besoins futurs. La réalisation du Tram9 à horizon 2020, de Paris-Porte de Choisy à Orly-ville, accompagne cette dynamique de mutation.

Ce partenariat territorial riche a conduit à la signature en novembre 2015 d’une Charte aménagement-transport portant les 4 ambitions suivantes :

– accompagner la mutation urbaine déjà engagée ;

– affirmer la dimension culturelle et artistique ;

– renforcer le caractère structurant et qualitatif de cet axe urbain et magistral ;

– anticiper le prolongement du Tram9 d’Orly ville à Orly aéroport.

Cette Charte rassemble l’ensemble des partenaires concernés par ces ambitions : Paris, Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Thiais, Choisy-le-Roi, Orly, Établissement public d’aménagement Orly Rungis – Seine Amont, Aéroport de Paris, Association pour le Développement du pôle Orly-Rungis, Conseil de Développement du Val-de-Marne, Comité Départemental du Tourisme du Val-de-Marne, Conseil départemental du Val-de-Marne, Conseil régional d’Île-de-France, STIF, Établissement foncier d’Île-de-France, Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France.

L’Établissement public territorial Grand-Orly Seine Bièvre anime cette démarche et est le maitre d’ouvrage de deux actions prioritaires :

– étude sur le prolongement du Tram9 d’Orly-ville à Orly-aéroport ;

– mission d’accompagnement culturel et artistique autour du Boulevard des Arts

Une mission autour du Boulevard des Arts et de la mutation

Poursuivant le travail partenarial engagé, l’Établissement public territorial Grand-Orly Seine Bièvre a lancé une assistance à maîtrise d’ouvrage « Accompagnement artistique et culturel du Boulevard des Arts et du projet Tram9 » conduite par le Troisième Pôle et Stefan Shankland. En effet, l’axe du projet de tramway est devenu progressivement un support de la politique culturelle et artistique des collectivités, l’accès à la culture pour tous ayant toujours fait partie des politiques conduites par ces mêmes dernières. L’arrivée du Tram9 est ainsi l’occasion d’une part de poursuivre la définition et réalisation de ce « Boulevard des Arts » à travers le réalisation d’un schéma directeur durable et partagé assorti d’une proposition de plan d’actions, d’autre part de définir et mettre en œuvre les modalités d’accompagnement pendant la phase chantier pour donner vie au « Boulevard des Arts » et en faire le vecteur des identités culturelles traversées.

Le territoire du Tram9 est un territoire en travaux depuis plusieurs années déjà. Souvent imposée comme un « creux » dans le temps urbain, la phase chantier peut aussi être mal vécue car modifiant les habitudes, pénalisant le vivre ensemble et la qualité de vie des riverains ainsi que des usagers des transports en commun. Aussi, la volonté partagée par les collectivités a été de mettre ce temps à profit pour offrir une parenthèse originale et inattendue au territoire (riverains, habitants, usagers des TC), de s’en saisir comme d’un tremplin, d’une opportunité artistique et culturelle pour faire le lien entre le passé et l’avenir de cet axe structurant.
Cette mission a aussi pour objectif de renforcer les partenariats existant, voire d’en créer de nouveaux, entre notamment : institutions, vie associative, vie culturelle, vie économique, habitants, usagers. Elle prend vie aujourd’hui à travers le lancement de l’ « Atelier 11 km+ 24 mois ».

MICHEL LEPÊTRE

Président de l’Établissement Public Territorial Grand-Orly Seine Bièvre

CHRISTINE JANODET

Vice-Présidente en charge des transports et des déplacements de l’ Établissement Public Territorial Grand-Orly Seine Bièvre

JEAN-LUC LAURENT

Vice-Président en charge des équipements culturels de l’Établissement Public Territorial Grand-Orly Seine Bièvre